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Ces passionnées mais pas forcément passionnantes élections
présidentielles de 2007 ont donné l’image d’un retour de la politique
au sein de la vie publique et d’un regain d’intérêt des Français pour
les débats contradictoires. Quelle ferveur dans les meetings de
Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, sans oublier le suspense du
troisième homme, François Bayrou ou bien Jean-Marie. Et même Bayrou un
moment joué second, mais avec une probabilité très faible. Ces
événements laissent penser à une démocratie se portant bien. Et,
pourtant, le paradoxe est bien là. Les Français ont été passionnés par
la bataille, ont causé dans les cafés, les familles, les lieux de
travail, les associations, laissant penser à une alternative. Alors que
la vérité est implacable. La France s’oriente vers une gouvernance
exercée par un parti unique. Un peu à la manière des Etats-Unis, avec
ce parti unique aux deux ailes, démocrate et républicaine, ainsi
désigné par l’écrivain Gore Vidal. En France, ne peut-on penser
également à l’hypothèse d’un parti unique en voie de constitution, un
parti doté de deux ailes, l’une socialiste démocrate et l’autre
républicaine de droite ?
Il semble qu’on assiste à une convergence en termes de positionnement politique avec un effondrement de l’opposition traditionnelle gauche-droite. Une opposition qui avait une légitimité, un ressort et un ancrage assez clairs. Une opposition reflétant un antagonisme de classe, naguère incarnée par un parti communiste puissant, dont le déclin fera la force du Parti socialiste qui récupérera un moment la base ouvrière. Qui n’a pas entendu parler de la puissante fédération du Nord, région industrielle et son emblématique figure d’époque, Pierre Mauroy, premier locataire de gauche à Matignon. Mais, peu à peu, la désindustrialisation aidant, le progrès galopant, le tertiaire croissant, la finance en puissance, et l’impuissance face au chômage, tous ces ingrédients ont contribué à redessiner la carte politique française. Le socialisme prend ses couleurs plus libérales alors qu’un parti autoritaire, archaïque et xénophobe s’empare d’un électorat désemparé, pas très homogène, fait des ouvriers déclassés et déçus de la gauche, alliés aux « bons Français » inquiets de l’avenir et de l’immigration auxquels se greffent des bourgeois vieille France. Le FN empoisonne la vie politique pendant vingt ans. Troublant les scrutins locaux. Mais, en 2007 et 2008, on pressent que le F de front signifie plutôt fin !
Etat des lieux en 2007. Un président Sarkozy maniant les valeurs du travail, mais assez moderniste, surtout pour les réformes que les Français semblent accepter tout en étant mécontents, mais c’est la faute sans doute aux trous d’air économiques, alimentation, pétrole. Sarkozy a pris avec lui des ministres d’ouverture et certains se disent sarkozystes de gauche. Alors que le PS voit quelques-uns de ses chefs pencher également pour les réformes et le modernisme. On dirait une convergence sur l’essentiel. Comme si la politique épousait les « nécessités » de l’économie réelle et de la société réelle. Du coup, quelques députés de l’UMP sont déconcertés par la politique du président alors que des éléphants du PS sont eux aussi désorientés par les évolutions du parti sans que les rênes ne soient fermement tenues par une personnalité. Et, donc, ça pousse dans plusieurs sens. Jusqu’aux prochaines présidentielles. Mais sans qu’on puisse penser à une différence radicale entre droite et gauche. Certes, les façades sont présentées différemment. A gauche, on doit maudire les grands profits et les grandes fortunes. Mais, dans la salle des programmes politiques, rien de bien différent.
Les usines à produire du politique se ressemblent. A gauche, diverses fondations ont servi de laboratoire d’idées. Certes, la fondation Copernic se distingue par ses positions anti-libérales et anti-européistes, mais les instituts liés au PS produisent des idées de réformes ressemblant à celles produites par les think tanks de droite, notamment l’Institut Montaigne et Fondapol. C’est sans doute pour rivaliser en dimension que Terra Nova a été créé pour faire face aux intellectuels de chez Montaigne. Des intellectuels apparemment interchangeables. Prenons par exemple Patrick Weil, historien à Paris I, qui a participé au Sarko team, autrement dit, à l’équipe de réflexion managée par Emmanuelle Mignon. Patrick Weil qui a usé d’un droit de réponse pour bien mentionner qu’il n’a pas pris l’initiative de collaborer avec le Sarko team, mais qui a juste répondu à la sollicitation de Mme Mignon. Appréciez la nuance. « J’y suis pour rien, je ne suis pas un mauvais type, on est juste venu me chercher ! » Eh bien, on retrouve Patrick Weil dans l’organigramme de Terra Nova, le nouveau think tank déclaré progressiste. Anecdotique, certes, mais emblématique d’une évolution de la politique axée non pas sur des valeurs, du cœur, des classes sociales, des idéaux, mais sur des expertises, des analyses de problèmes, des solutions techniques. Bref, le nouvel esprit du capitalisme, analysé par Eve Chiapello et Luc Boltanski, avec ses réseaux, sa logique managériale, ses façonneurs d’âmes, ses producteurs de fonctionnalités humaines ajustées dans des tâches évolutives, adaptés pour résoudre et réaliser des objectifs chiffrés… Eh bien, ce nouvel esprit est passé dans le politique. Et les think tanks de droite et de gauche ne font en vérité qu’incarner ce nouvel esprit du politique qui, du reste, est mis en place dans les structures opaques des cabinets. Si bien que ce nouvel esprit du politique n’est ni de droite ni de gauche. Il est de l’efficace et du management d’hommes. Ces think tanks ne sont que des doublons inutiles sauf pendant les campagnes électorales nationales. Le succès de Sarkozy en résulte.
Dans un billet récent, j’avais pointé une consanguinité dans le comité scientifique de Terra Nova. Observons qui émarge et qui débat à l’Institut Montaigne, nous verrons les mêmes profils professionnels, présidents, directeurs… puis des journalistes en vue ; ainsi qu’un métissage discret accueillant quelques intellectuels de gauche. Par exemple, dans un conseil d’orientation marqué à droite, Guy Carcarsonne collabore avec Nicolas Baverez et Alain-Gérard Slama. Quant aux conférenciers invités, ils viennent de l’UMP comme du PS ou bien des Verts. Ce sont les mêmes qui sont interchangeables et que l’on retrouve, selon les affinités en réseaux, dans les journaux, les maisons d’édition, les médias, les cabinets ministériels, les think tanks, les bureaux opaques de Bruxelles où se préparent les directives européennes dans un environnement squatté par les émissaires du lobbying. Et, comme tout parti qui se respecte, des lieux de formation de ses cadres sont prévus. Ena, Sciences po, quelques universités parisiennes et départements de grandes écoles.
On comprend maintenant pourquoi la France va être gouvernée par un parti unique, comme la Chine où ce sont les mêmes qui gèrent les hommes, avec des techniques, des plans, des calculs, des hiérarchies, des scientifiques de la gestion humaine, des administrateurs. La différence, c’est qu’en France, comme dans d’autres démocraties européennes, il y a le choix entre deux fabricants de politique publique. C’est un peu notre héritage qui ressort, mais aussi un pragmatisme plein de bon sens au vu de notre culture. Une politique sera d’autant mieux acceptée, même si elle ne plaît pas, du moment que les gens ont choisi l’équipe aux commandes. Celui qui achète une Peugeot ou une Renault et qui n’est pas satisfait de son véhicule ne va pas le saborder dans un ravin. Il s’en accommode, avec les réparations si nécessaires. Alors que si on lui impose une automobile qui tombe souvent en panne, eh bien il va se plaindre auprès des autorités. Dans le système démocratique à parti unique, deux constructeurs se font concurrence. Les Français ont choisi Sarko plutôt que Ségo.
La politique, en France comme en Chine, est une pièce de la mécanique sociale. Ensuite se greffe une culture qui, sans doute, représente ce qui nous est essentiel et le plus cher. Ici, nous sommes attachés à la liberté d’expression, de manifester, de conspuer les pouvoirs en place. Cela ne change pas grand-chose au cours du monde dominé par la technique, les désirs et l’économie, mais, au moins, ce bien de liberté nous reste précieux pour cette dignité qui nous est proposée et que les uns prennent alors que d’autres préfèrent raser les murs. Ainsi va le cours d’une société qui converge vers une gouvernance par un parti unique proposé par deux fabricants de programme. Soyez heureux, prenez soin de vous !
En dernière analyse, on notera que la gouvernance d’un parti unique, monocéphale comme en Chine ou bicéphale comme aux Etats-Unis, en GB, en Allemagne ou en France, correspond à l’effondrement des antagonismes de classe. Une division devenue de plus en plus inopérante à notre époque de développement technique. En Chine, l’antagonisme de classe a été résolu par la révolution culturelle de Mao, prenant appui sur un terrain favorable, une culture prête à épouser le communisme chinois. Ensuite, greffer une économie performante fut une chose pratiquement naturelle même si cela a engendré quelques dégâts sociaux. Et tous les Chinois d’appartenir à une seule classe, celle des producteurs et consommateurs. En France, l’avènement de l’individu consommateur a engendré la gouvernance d’un parti unique. Tous unis pour la croissance et l’accès au bien matériel. C’est donc logique. Le parti unique UMPS défend le consommateur. Sarkozy a été désigné président du pouvoir d’achat. Si son adversaire de gauche avait été élue, elle aurait aussi lutté pour le pouvoir d’achat.
En ultime ressort, le rôle de ce parti unique est de fabriquer une société selon les normes qu’elle a établies tout en trouvant des astuces pour rendre plus efficaces les productions économiques et la croissance. Les exemples ne tiendraient pas dans un livre entier. On décrète qu’il faut tant de senior, tant de mixité sociale, on définit ce qu’est un emploi acceptable, le temps de déplacement plafonné, deux heures par jour, le salaire plancher et ainsi de suite… Voilà comment fonctionne le parti unique qui, en Chine comme en France, produit la société à sa manière. Et Obama, n’est-il pas le chantre de ce parti pris, lui qui affirme que c’est l’Etat américain qui a produit la société. En "caricaturant", on dira que le parti unique croit en une chose, en la légitimité de ses élites, la compétence des expertises et la supériorité de cette caste pour produire la société efficace et radieuse par le biais de l’Etat.
Les éditorialistes constatent l’inexorable poussée de la droite en Europe alors qu’en France, le PS entre dans la phase de désignation de son secrétaire général. A lire les analyses et commentaires sur ce second parti de France, on ne comprend plus vraiment les enjeux ni les problèmes. Les uns disent que le Parti socialiste a besoin d’un chef, mais dispose d’un réservoir d’idées, au contraire de la droite qui, en déficit de solutions, aurait emporté les élections en jouant la carte du chef charismatique. Le PS malgré ses idées ne cherche pas vraiment à asseoir un programme, mais plutôt à asseoir ses dirigeants sur les chaises musicales. C’est ce que pensent quelques analystes politiques.
Curieusement, le PS soi-disant riche d’idées et de pistes de réflexion se trouve coupé des intellectuels, contrairement à la gauche italienne ou bien à Tony Blair, cité pour son compagnonnage avec Anthony Giddens. Partant de ce constat, un think tank de gauche vient d’être lancé le 13 mai 2008 à l’initiative d’un cercle élitaire de gauche. Terra Nova, ainsi est dénommée cette nouvelle institution incarnant selon les termes un « think tank progressiste indépendant ayant pour but de produire et diffuser des politiques publiques en Europe ». Ses références, le Center for American progress aux Etats-Unis et, en France, l’Institut Montaigne, grosse institution où figure Jean-Pierre Raffarin et censée inspirer les politiques publiques de droite. Terra Nova s’affirme sans ambiguïté comme résolument ancrée à gauche, enfin, disons d’un bord opposé à celui qui gouverne actuellement. Cette institution a pour objectif de favoriser la rénovation intellectuelle de la social démocratie et de contribuer à la refondation de la « matrice idéologique » de la gauche progressiste ainsi que la promotion de ses idéaux. Elle se veut par ailleurs profondément européenne, ayant de plus la prétention de faire émerger un progressisme européen original, mais en s’inspirant des réussites des politiques publiques menées par nos partenaires européens.
N’y a-t-il pas quelque chose de contradictoire dans l’un des préceptes essentiels portant sur l’analyse des réussites publiques des partenaires européens ? Ou, du moins, une équation rendant quelque peu vaine toute cette agitation pensante. S’inspirer des politiques de gauche, c’est appliquer des programmes qui viennent d’être sanctionnés par les électeurs ? N’est-ce pas alors contribuer à produire une machine à perdre les élections en 2012 ? Et si Terra Nova s’inspire des politiques actuelles, celles qui sont de droite, n’y a-t-il pas le risque d’une schizophrénie propre au progressisme de gauche qui affiche une étiquette, mais propose un produit pragmatique n’ayant rien d’une politique de gauche ? De quoi rendre illisibles les choix pour les citoyens et de les couper encore plus de ces deux mondes eux-mêmes déjà scindés, les politiques et les intellectuels.
La notice de présentation de cette future fondation ne surprend guère tant le propos est attendu. Plutôt que la surprise, c’est sans doute l’agacement qui sera suscité auprès des citoyens constatant ce langage technocratique et cet imposant organigramme évoquant le politburo du temps des Soviets. Deux mots reviennent souvent : expert et science. Pratiquer des expertises, comité d’experts, cabinet d’experts, conseil d’orientation scientifique, directeur scientifique, fonctionnement selon le mode cabinet ministériel. Avec les règles de la diffusion propre au marketing ou à la propagande. Chacun a droit à sa prestation adaptée. Des réunions de présentation pour les politiques ; une présence dans les médias, communiqués, conférences de presse ; enfin, pour le grand public, création d’événements et d’un réseau d’adhérents. Tout cela ressemble à une sorte de putsch mené par des intellectuels pour occuper le cerveau des populations et diffuser de la propagande. Bref, des moyens bien conventionnels ayant montré leur limite par le passé. C’est un peu fort pour une future fondation qui se présente comme progressiste. A moins que le seul salut du progrès soit dans l’expertise et l’usage de la science rationnelle appliquée à l’homme.
Examinons la structure imposante de cette usine à gaz pensante. Un comité de direction, rien de bien surprenant. Puis, en amont, pas moins de 250 experts, des personnalités qualifiées de l’entreprise, de la haute fonction publique et du monde associatif. Pas très démocratique pourrait-on penser. Une élite qui s’arroge les prérogatives pour penser le politique. Ce cabinet d’expert est censé fournir des évaluations pour les solutions inventées par le comité scientifique comprenant 100 membres répartis en trois collèges.
Premièrement, les universitaires. On sent le cercle formé sélectivement dans quelques lieux de prédilection. Notamment Sciences Po Paris, l’EHESS de Paris, quelques universités… de Paris, un prof à l’Ecole des Ponts, un autre à l’Ecole normale, des chercheurs du CNRS. Rue89 a noté la faible présence des femmes. C’est en effet une cocasserie dont on se demande si elle ne cache pas quelques réseaux souterrains. J’ose poser une question incorrecte. Quels sont les lieux où les femmes sont absentes ? Les deux grandes loges maçonniques les plus influentes pardi (GO et GLNF). A chacun de penser ce qu’il veut. Mais, par-delà l’absence des femmes à tous les niveaux, c’est cette consanguinité entre membres des mêmes institutions, entre gens qui se fréquentent, mandarins de la fac et quelques gens bien placés dans l’édition.
Deuxièmement, au sein du conseil scientifique, figurent parmi le second collège des personnalités dites de la société civile. Est-ce là la réelle ouverture vers les vies citoyennes ? Jugez-en par vous-mêmes sur la base de quelques titres et professions de ces messieurs. Directeur général, président, consultant, chargé de direction, préfet, PDG, directeur de Culture France, ancien président d’entreprise, maître à la Cour des comptes, ancien commissaire au plan, chief economist, rédacteur en chef, ambassadeur… bref, chacun pourra vérifier cette liste bien peu démocratique ressemblant à un cercle autoproclamé de gens habilités à produire l’organisation sociale, des gens du genre « notable de bureau », des gens qui dirigent d’autres gens, qui se fréquentent entre eux, mais ne semblent avoir de rapport avec la société autre que par l’intermédiaire de numéros, rapports, expertises, chiffres et statistiques. Autant dire que, si une politique se dessine de cette usine à gaz, elle sera concevable comme une douce dictature d’experts. Troisièmement, si on observe la composition du collège international, on retrouve un même type d’individu. Le gestionnaire par excellence.
La création de ce think tank progressiste n’apportera rien à la gauche et le PS serait bien inspiré de prendre ses distances face à cette usine à gaz qui ne peut produire que du bricolage et singer ce qui se fait à droite. Terrible erreur que de vouloir jouer la partie progressiste sans le peuple, sans les citoyens, sans ceux qui vivent et qui ont pour certains des idées. Erreur que de se placer sur le terrain de l’adversaire sans aucun recul philosophique, sans réfléchir à un possible dessein de gauche pouvant s’écarter du pragmatisme, de la technocratie, du bricolage bureaucratique, pour un avenir lié au développement du génie humain sous la gouverne des visionnaires, bien plus habilités à œuvrer pour le progrès que tous ces gestionnaires qui se greffent le plus souvent sur l’intelligence des individus, prétendant diriger et souvent avides de prébendes. Comme sans doute toute cette faune émargeant à Terra Nova. L’avenir vaut mieux que cette fondation.
Terra Nova, une « farce intellectuelle » somme toute divertissante vue de province, si elle ne captait pas la quantité de progrès politique en squattant l’espace des possibles indûment. Pour preuve, cette réflexion d’Oliver Ferrand, président de Terra Nova qui, déjà, inaugure le mode de penser de l’usine à gaz à propos du logement et de la mixité. Créer un « parcours résidentiel », dit-il. Faut oser le faire dans le genre concept technocrate. Et puis une mesure bien bureaucratique, bien administrative. Créer des associations de propriétaires habilités à préempter des logements pour les louer et la manne publique de financier un différentiel de loyer. Bref, une mesure selon moi triplement idiote. D’abord, une association, ça ne se crée pas, et puis ce n’est pas fait pour faire du profit, enfin, l’argent public a d’autres destinations que de remplir le portefeuille de propriétaires pour satisfaire aux obsessions d’intellectuels décidant de montrer qu’ils sont des progressistes en œuvrant pour la mixité sociale. Avec en plus l’idée que la mixité s’achète auprès de la "société des propriétaires" comme une vulgaire marchandise. Il y a des options ô combien plus intelligentes. Notamment celles qui prennent appui sur les vécus et les expériences de tous les professionnels de toutes branches ayant un savoir-faire et une intelligence de terrain. Ces bureaucrates penseurs n’ont aucun savoir-faire si ce n’est jouer d’un charisme leur permettant d’occuper les innombrables strapontins en guise de hochet aurait dit Napoléon ; ils n’ont même pas le génie philosophique leur offrant quelque légitimité à « guider » le progrès. Et, donc, enterrons Terra Nova, cette institution avortée car génétiquement altérée par une consanguinité intellectuelle la rendant inopérante pour un mieux faire et mieux être social à inventer dans d’autres lieux !
La gauche est politiquement morte. Les chacals de l’intelligentsia peuvent maintenant se nourrir de son cadavre. Et le PS de chercher un chef charismatique car c’est la seule chance pour la gauche d’avoir une maigre possibilité de l’emporter en 2012. En l’état actuel des choses, c’est-à-dire en jouant sur le terrain de la droite.
Huntington, Fukuyama, des noms connus du grand public cultivé et, pourtant, d’autres analyses méritent le détour comme celle d’Amy Chua, auteur d’un livre servant de prétexte à ce billet mettant en scène quelques fragments du monde. Juste un billet hélas qui, modestement, tente d’aller à l’essentiel, sans détours.
Une parenthèse liminaire pour commencer. Quelle est la
logique politique du monde ? Les grandes périodes de l’Histoire ont des
caractéristiques permettant de les différencier. Art, technique, mode
de vie et, surtout, exercice du pouvoir. Attention à éviter le leurre.
La logique du pouvoir, si elle inclut le politique, ne se réduit pas
uniquement à cette fonction sociale précise et, donc, le dépasse. La
politique, c’est la gestion de la polis,
la cité et dans une acception moderne, l’Etat. D’ailleurs, pour les
Anglo-Saxons, la philosophie politique est la spécialité qui analyse et
conçoit le fonctionnement de l’Etat moderne. Mais le pouvoir dépasse de
loin les rapports sociaux encadrés par l’Etat. On parle du pouvoir des
médias, de la rue, des pouvoirs économiques, financiers. Et puis, la
guerre est aussi un champ d’expérimentation des pouvoirs. On parle de
puissance des Etats, de puissance militaire et quand les armes sont
entre les mains de groupes indépendants des Etats, on emploie les mots
de guérilla, quand des combats sont menés, et de terrorisme, quand il
est question d’actes isolés dans l’espace et le temps. Et, bien
évidemment, l’argent et des enjeux économiques entrelacés avec les
différents ordres de pouvoir. Dans quels types de société voulons-nous
vivre et ces sociétés sont-elles réalisables ? A cette question, nous
autres, Occidentaux, répondons sans hésiter que l’Etat de droit et la
démocratie sont le meilleur des systèmes, même s’il y a beaucoup à
redire et à améliorer. Les esprits les plus lucides et exigeants
constatent des dérives policières et des inégalités illégitimes au sein
même des démocraties. Mais, ailleurs, dans les pays qu’on dit
émergents, c’est encore pire. L’occasion de tracer quelques lignes de
partage montrant quelques ressorts orientant les régimes politiques
dans ces pays peu démocratiques.
Observons quelques événements récents. En Bolivie, un président étiqueté à gauche, Evo Morales, vient d’être secoué par un référendum sur l’autodétermination de la région de Santa Cruz. Plus de 80 % ont approuvé la motion référendaire. Le motif ? Simple en vérité. Cette région est la plus riche du pays et ses habitants n’acceptent pas la politique de redistribution des richesses menée par le gouvernement. C’est la légitimité de l’avoir sur celle de l’être. La politique doit épouser les acquis économiques. Bientôt trois régions, elles aussi prospères, se préparent à en faire de même. Les intérêts privés priment sur la solidarité d’une nation. Ici, en France, on imagine mal les régions de Provence et du Rhône revendiquer une sécession fiscale pour ne plus alimenter le budget de l’Etat et financer le Centre ou le Limousin. Evidemment, l’Histoire de la France a rendu solidaires les Français depuis des lustres et le niveau économique est sans commune mesure avec celui de la Bolivie. Mais, près de chez nous, dans un pays presque aussi riche, l’Italie, on a assisté à ce genre d’aspiration vers une autonomie fiscale avec la ligue du Nord et son leader, Umberto Bossi, clamant depuis des années que les régions industrielles en avaient assez de payer pour aider le Sud moins bien loti. Sans parler des tensions en Belgique, mêlant aspirations communautaires et considérations économiques. Ces phénomènes ne sont pas isolés. La mondialisation, en valorisant les richesses produites localement, ne peut que renforcer un processus d’accaparation des profits dès lors que le contexte s’y prête et que la politique marque ses faiblesses face aux pouvoirs économiques.
Une grille de lecture de ces événements existe, mais leurs auteurs n’ont pas la notoriété d’un Fukuyama ou d’un Huntington. De quoi est-il question ? D’enjeux économiques et de conflits financiers situés dans toutes les zones de la planète. Des enjeux un peu trop vite contournés par les analystes. En une formule, les tensions économiques alimentent les tensions politiques et sociales. Et ce phénomène n’est pas près de cesser. C’est précisément de thème central d’une étude, publiée en 2003, portant sur l’antagonisme entre démocratie et économie de marché, intelligemment menée par Amy Chua, professeur à Yale. Il importe de bien différencier les deux points d’impacts économiques, sur les communautés, groupements ethniques a-étatiques et sur les Etats, institutions rationnelles et politiques. L’auteur est issu de la communauté chinoise aux Philippines, minoritaire, mais très influente dans le domaine économique, mais pas très bien vue. Même cas de figure en Indonésie avec cette fois des émeutes anti-chinoises ayant fait des centaines de victimes en 1998. Ce sont des « classiques » de sociologie. Similaires dans les ressorts, mais différentes dans la forme sont les tensions entre activités économiques et Etat, comme dans le cas de la Bolivie et de l’Italie. Il est question d’un territoire, d’une nation unifiée et d’un Etat censé être au service de tous, mais comme l’économie est gérée par des intérêts privés, alors, des solutions doivent être trouvées.
Selon Amy Chua, lorsque dans un pays des minorités, quelles qu’elles soient, ont un ascendant économique, engendrant une tension entre démocratie et économie de marché, une alternative se présente. Ou bien composer avec les minorités et sacrifier les populations ou du moins les contraindre dans la misère, ou bien tenter de dompter les intérêts privés pour assurer un minimum d’équité sociale. En d’autres termes, une logique oligarchique et autocratique contre une logique socialiste et démocratique. Entrent dans les régimes autocratiques les Philippines, l’Indonésie et bien des pays africains. Le Venezuela et la Bolivie ont opté pour un autre choix, mais la Colombie préfère soutenir les « clans économiques ». Voilà une grille intéressante dont a extrait Amy Chua les nations occidentales et la Chine parce qu’elles auraient résolu ce dilemme grâce à une histoire ayant permis d’éliminer les minorités économiques. On mesure là toute la portée de cette thèse autant que ses faiblesses car, qu’il s’agisse de l’Europe, des States ou de la Chine, de larges minorités économiques ont prospéré et influé sur la politique des Etats. Mais ce ne sont pas des « minorités ethniques ». Cette réflexion nous offre en vérité un miroir authentique de nos choix à venir, nous qui sommes Occidentaux, mais versons dans ce dilemme portant pas tant sur les minorités, mais l’économie. Doit-on soutenir les zones économiques performantes en laissant les autres se débrouiller ou bien jouer la carte de la solidarité nationale et intégrer les plus démunis vers un minimum de niveau matériel, avec des aides sous formes diversifiées, mais nécessitant une fiscalité appropriée ?
Deux traits importants se dessinent. D’abord, cette alternative analysée par Chua dans des contextes où économie et démocratie se combattent. Il semble que dans les pays pauvres, le choix s’oriente vers des options oligarchiques avec un pouvoir protégeant les minorités ayant fait main basse sur les systèmes de production. Alors que dans des pays plus avancés, Venezuela et surtout Russie, l’Etat pratique une politique de nationalisation économique. Notamment, lorsqu’il est question de ressources devenues indispensables et très convoitées, pétrole, gaz. Le cas de Gazprom est caractéristique. Cette entreprise dont la Russie détient la majorité des actions contribue pour le cinquième au budget de l’Etat. Si le gaz russe avait été laissé aux mains de capitaux privés étrangers, une fiscalité nationale n’aurait pas pu être envisagée.
Il faut se garder des schémas trop réducteurs qui apparaissent dès qu’on catégorise ou bien par dichotomie sans tiers inclus. Les processus sociaux sont plutôt composites et dans les économies (peu ou prou démocratiques) dites socialistes, nationales et même collectivistes, les minorités économiques apparaissent à travers des élites car les systèmes productifs sont centraux. Nul ne le crie sur les toits, mais les richissimes Russes ont acquis de splendides demeures en Suisse ainsi que sur la presqu’île du cap Ferrat. En fait, que le phénomène soit communautaire ou pas, dans tous les pays des minorités économiques se sont constituées, dans les dictatures comme dans les démocraties.
A un moment donné de l’histoire occidentale, les philosophes ont cru possible l’avènement d’une société équitable, capable d’offrir à tous de quoi subvenir aux besoins et s’épanouir. C’était sans compter la puissance des désirs insatiables, l’envie, la quête de l’avoir et du standing et pour alimenter ce processus, le formidable progrès technique qui, en dépit de la démocratie et de la politique, n’est pas accessible à tous et engendre des inégalités. Pire, des tensions pour les biens matériels. Ce qu’on peut comprendre dans les pays pauvres où les élites revendiquent un niveau de standing comparable à celles des pays avancés alors que les bourgeoisies locales veulent accéder au standing occidental. Mais les pays riches ne sont pas exonérés de cette conjoncture inégalitaire dont le reflet, la vérité et la caricature se trouvent dans les pays en développement. Pour le dire ouvertement, les démocraties émergentes et récentes sont sous la coupe de tendances post-communistes et post-fascistes. Le préfixe post signifiant un dépassement avec conservation de certains traits et ressorts. Quant aux démocraties consolidées, elles peuvent prendre ces mêmes teintes, mais sans que le principe républicain soit menacé, pas à court terme du moins.
(Juste une parenthèse sur la connivence entre les « mouvances de pouvoir non étatiques », islamisme, Farc, cartels de drogue, frères d’Egypte, Hezbollah et les populations miséreuses instrumentalisées et, de ce fait, rendues tributaires de ces intégrismes aux visées par forcément bénéfiques du point de vue démocratique et universel. Il fallait évoquer ce point, c’est fait)
L’état du monde n’est ni mieux ni pire qu’avant. Le progrès technique a fonctionné, mais l’homme n’a pas beaucoup progressé. Un homme « malade » de ses désirs et ses ambitions. La fascination pour les richesses et l’avoir domine le monde, mais le pouvoir sait aussi plaire à ceux armés pour jouer à ce jeu. L’homme est socialement une créature ratée. Techniquement, il est en net progrès de siècle en siècle. De là, découle cette situation qu’on peut imaginer comme celles d’une automobile qui accélère, mais qui n’a pas la tenue de route adéquate et, par conséquent, se crashe puis repart.
Pascal Sevran est décédé. La nouvelle était attendue. Afin
d’éviter un second couac, la dépêche du 9 mai fut doublement certifiée,
par ses proches et par France Télévision, sa seconde famille pour ainsi
dire. Le soir, sur France 2, pas moins de dix minutes pour cet
événement placé à la une avec en direct Monsieur le gendre idéal,
Michel Drucker, évoquant la carrière du second gendre idéal du PAF,
Pascal, grand ordonnateur des émissions consacrées à la chanson
française dite de terroir et aux danses de music hall et autre bal
musette d’antan. De quoi donner du baume au cœur à toutes les ménagères
de plus de soixante ans, celles d’une autre époque, qui allaient
guincher alors que Moulinex n’avait pas encore libéré la femme et qui
parfois, se trouvaient un époux pour la vie, un homme fidèle comme on
en fait plus et d’ailleurs, ces dames avaient aussi juré fidélité à cet
amuseur de télévision dont la mort suscita une nécrologie digne de
celle d’un grand homme de la politique. Il faut dire que Sevran n’était
pas n’importe qui. Il faisait partie des saints apôtres du
mitterrandisme qui tous les ans, gravissaient la roche de Solutré, sans
toutefois porter une croix sur l’épaule. Voilà sans doute une évocation
de l’importance accordée à la proximité entre gens du pouvoir et
célébrités de la télévision. A l’occasion de cette nécrologie, on
constate d’une manière édifiante comment sont hiérarchisées les
priorités médiatiques, comment sont choisies les personnalités qui
comptent pour la société et surtout, la nation française. Ainsi que ces
mœurs de connivence entre stars et politiques, récemment décriés à
l’occasion de la dernière campagne présidentielle mais qui remontent
tout de même à plus de vingt ans. D’ailleurs, un autre apôtre de
Solutré, Jack Lang, savait cultiver la proximité avec la cour des stars
et autres célébrités le plus souvent portées par les médias vers un
pinacle pas toujours mérité.
Qu’a apporté au juste Sevran ? Rien de vraiment essentiel si ce n’est la promotion d’une chanson française à des heures de grande écoute sur une chaîne très regardé. Un rendez-vous indéboulonnable, comme Drucker, pour entendre toujours les mêmes rengaines mais ça plaît. Pendant ce temps, les enfants du rock ont été décapités du PAF et l’art du rock banni d’un accès pour grand public. Sevran, un brave gars, caractériel, coléreux, mais pas plus qu’un Leymergie ou un Ardisson, un type en phase avec la France, celle qui va voir Amélie Poulain chez les cht’is ! Celle qui va là où le disent des clichés trop faciles qu’on ne déclinera pas. C’est sans importance. Sevran, comme Martin, ressemblait à la France des années Mitterrand et Chirac vue par la petite lucarne. Il chantait, il écrivait, il avait une personnalité et un talent reconnu. Sans plus.
Le téléspectateur critique et soucieux de citoyenneté médiatique sera sans doute pointilleux sur cette nécrologie en une pour un événement somme toute important mais moins que d’autres choses qui se passent dans le monde. Comme notamment la situation au Liban et ce qui s’avère être un coup d’Etat conduit par le Hezbollah à Beyrouth, avec derrière sans doute la Syrie et qui sait, l’Iran. Des militants druzes pourchassés, des morts. La partie ouest de la ville a été prise d’assaut par les milices chiites si bien que la ville est maintenant scindée en deux comme naguère Berlin. Un événement inquiétant mais sans doute jugé moins important que la mort de Pascal Sevran.
Ce croisement de deux infos rappellera un emblématique journal télévisé de 13 heures, lorsque ce 14 septembre 1982, Bernard Langlois alors aux commandes sur Antenne 2 annonçait deux événements. L’un concernait le Liban et déjà ces jeux de pouvoir et ces coups de force. Le Président Bashir Gemayel était assassiné. Quelques jours après, un horrible massacre sera perpétré dans les camps de Sabra et Chatila. Entre 700 et 3000 morts selon les sources. Bernard Langlois avait raison, mais il fut licencié pour avoir relativisé un autre événement, le décès annoncé le même jour de Grâce de Monaco. Langlois avait jugé que ce qui se passait au Liban était ô combien plus important que ce décès advenue sur la descente de La Turbie près de Monaco. « Une histoire de royaume d’opérette sur un caillou cossu » pour reprendre les termes de Langlois. Ce 9 mai 2008, le journal télévisé a choisi de privilégier non pas les événements inquiétants au Liban mais la mort d’un chanteur d’opérette qu’on voyait sur un rocher près de Tonton.
Titanesque, gigantesque, des énergies colossales, un dispositif géant, un coût faramineux, les superlatifs ne manquent pas pour évoquer la prochaine mise en service du LHC, cet accélérateur de particules le plus puissant au monde, enterré sous les Alpes, financé à coup de milliards d’euros par les nations européennes qui peuvent maintenant être fières d’avoir dépassé le concurrent américain, le Tevatron, construit en 1984 puis constamment doté d’améliorations.
Le citoyen ordinaire, mais curieux, comme vous et moi, se
pose une question évidente. A quoi cet outil va-t-il servir ? Et, bien
entendu, la communauté des physiciens des hautes énergies s’est
préparée à répondre à cette question car il faut bien justifier le coût
de ce super jouet, surtout à l’époque de la vie chère et des déficits
budgétaires. Le LHC va servir dit-on à identifier la particule de Higgs. Carrément le graal tel que c’est raconté dans les journaux, pas uniquement spécialisés. Ainsi, Courrier International
du 24 avril avait mis ce titre à la une, une grosse boutade qui n’a
rien d’un poisson d’avril, « Dieu est-il une particule ? ». Cette
particule en question n’étant autre que le fameux boson de Higgs qui,
s’il apparaît dans l’accélérateur, sera considéré comme une épiphanie
quantique justifiant un feu d’artifice de bouchons de champagne. Mais
avant, il faudra que le fameux boson se manifeste dans une gerbe de
particules. Le principe de l’expérience étant de produire des chocs
entre faisceaux de protons accélérés à la vitesse de la lumière, enfin
presque, un chouïa de moins car cette vitesse ne peut être atteinte par
aucune particule, sauf le photon parce qu’il n’a pas de masse. Or, les
protons ont une masse et, d’ailleurs, la découverte du boson de Higgs
devrait permettre de répondre à la question, pourquoi y a-t-il de la
masse plutôt que rien. Les philosophes auront reconnu la fameuse
question de Leibniz, pourquoi quelque chose plutôt que rien. Une
question des plus métaphysiques, mais, justement, les physiciens de la
« matière quantique » sont quelque part les M. Jourdain de la
métaphysique.
Quelques mots sur la technologie des accélérateurs, l’une des plus sophistiquées. Il faut accélérer les particules chargées et, donc, utiliser des champs électriques. Pour éviter la dispersion du faisceau, on utilise des lentilles magnétiques nécessitant des aimants puissants. Et pour éviter que le faisceau ne se désagrège en faisant une mauvaise rencontre comme une molécule d’azote ou d’oxygène, un vide plus que sidéral est requis. Pour le LHC, ce sera dix fois plus que l’atmosphère lunaire. Il a fallu creuser un immense tunnel sous la roche. 27 kilomètres. Imaginez le coût. Ensuite, 9 000 aimants encadrent le bon cheminement des particules. Pour produire un champ magnétique intense (comme, par exemple, dans les IRM), il n’y a pas de secret. Il faut faire passer un courant intense dans un conducteur enroulé en hélice, le solénoïde. Mais, comme le métal offre une résistance, il faut le refroidir. En deux étapes, avec de l’azote liquide puis de l’hélium liquide pour atteindre les températures de supraconduction. Pas moins de 60 tonnes d’hélium sont utilisées. Un liquide plus cher qu’un château Yquem de 1968 ou un Pétrus. Ensuite, il faut détecter les centaines de millions de collisions par seconde et, comme on ne peut pas toutes les analyser, des logiciels et des ordinateurs très puissants seront utilisés pour sélectionner les traces les plus significatives, avec l’espoir que l’une d’être elle ait les caractéristiques du boson de Higgs.
Quelqu’un ayant l’esprit tordu, comme peut l’être un enquiquineur doué d’un sens critique exacerbé, se demandera si cette décision ne serait pas tant scientifique que politique. Question de rivalité et prestige oblige, comme au temps de la guerre froide. Bien évidemment, si les nations se jaugent, la communauté des physiciens transcende les frontières, constitue une « grande famille » et le LHC se fait un plaisir d’accueillir des Américains au même titre que l’observatoire du mont Palomar fut « prêté » à des astronomes européens. Déjà, les mauvaises langues envisagent que le boson de Higgs ne puisse pas être détecté. Et qui sait, le boson de Higgs, c’est un peu comme Dieu, on pourrait supposer qu’il n’existe pas ! Plusieurs milliards d’euros dépensés en vain ? Peut-être pas. Car d’autres découvertes inattendues sont envisageables. Et, si on connaît l’Histoire de la physique des particules, on est certain que toutes ces particules étranges ont été de sacrées surprises tout au long du XXe siècle. Des particules avec des caractéristiques précises, obéissant à des symétries, douées de règles précises, avec notamment deux types d’interactions bien cernées, la faible et la forte. Et ces six quarks formant avec les gluons la base du modèle standard de la chromodynamique quantique expliquant autant que faire se peut l’interaction forte.
Mais, au fait, qu’est-ce le boson de Higgs ? Il figure dans le modèle standard de l’interaction dite électrofaible. En quête d’unité, les physiciens sont parvenus à valider une hypothèse en faveur d’une interaction électrofaible décrivant de manière unifiés deux des quatre interactions fondamentale, la faible et l’électromagnétique qui reste la plus connue, impliquée dans la vision, la transmission de signaux et toute l’électronique moderne. L’interaction faible n’intervient pas dans notre monde naturel sauf en cas de processus radioactifs. Par exemple, un neutron se désintégrant en un proton et un électron. La théorie électrofaible est une théorie quantique des champs, construite sur les mêmes bases que l’électrodynamique quantique. Tout est ensuite question de calcul. Feynman et d’autres ont réussi à « renormaliser » l’apparition de quantités infinies grâce à des « régulateurs mathématiques ». Quant au modèle électrofaible, mêmes problèmes et mêmes succès pour cette théorie ayant permis de couronner du Nobel en 1979 trois de ses principaux contributeurs, Salam, Weinberg, Glashow.
En fait, le boson de Higgs est une vieille idée, datant des années 1960. Le modèle électrofaible a ceci d’étrange qu’il unifie deux interactions dont l’une a une portée infinie (pour preuve, on reçoit des signaux depuis les galaxies les plus éloignées avec une lumière ayant transité un milliard d’années) et l’autre une portée infinitésimale (échelle nucléaire). Le modèle prévoit quatre bosons responsables des interactions. L’un est célèbre, c’est le photon, dont la masse nulle explique la portée infinie. Les trois autres sont responsables de l’interaction faible. W-, W+ et Z. Ils ont été observés et possèdent une masse. Le raisonnement de Higgs a consisté à faire entrer un champ scalaire (paramétrée par un nombre, comme la température d’une poêle) susceptible de produire une brisure de symétrie. Le photon n’interagit pas avec le champ de Higgs, mais les trois autres particules sont le résultat d’une interaction avec ce champ, comme si elles avaient « mangé » un quantum de masse qui les a lestées. C’est ce quantum qu’on appelle boson de Higgs et qui est devenue la particule la plus recherchée par des physiciens.
Soyons quand même honnête. On ne peut ramener les programmes de recherche du LHC à cette quête du boson de Higgs. D’autres objectifs ont été assignés et déjà inscrit dans la feuille de route régissant l’usage de cet appareil. Beaucoup de possibilités s’offrent. Les particules vouées à la collision ne se réduisent pas aux protons. Des atomes ionisés de plomb peuvent servir à étudier certains comportements de la matière à des énergies incroyables que les physiciens assignent au big-bang ; mais cette précision n’est pas indispensable et, d’ailleurs, elle n’apporte rien. On étudie un plasma et c’est cela qui importe. Par ailleurs, la série des expérimentations repose sur l’usage de détecteurs spécialement conçu par des équipes de scientifiques. Par exemple, le détecteur Atlas fabriqué au CEA. Un physicien sans son détecteur, c’est comme un photographe d’art sans son Leica. Le détecteur et l’informatique associée, c’est ce qui permet de « voir » ce qui se passe pendant le choc produit à ces énergies faramineuses. Alors, de nouvelles particules ? Rien n’est moins sûr. Rivaliser avec le Tevatron américain (ancien, mais précis grâce à son amélioration constante) s’avère une tâche redoutable et d’ici cinq ans, nous saurons si le LHC aura permis d’obtenir des résultats majeurs ou plutôt fait rêver des centaines de physiciens et des millions de citoyens en attente d’une vérité ultime inaccessible. Car il se peut bien que le mécanisme de Higgs n’existe pas. Et que les mystères de l’univers soient dans le cœur de l’homme.
Sous une apparente simplicité, la question du rôle de l’Art se dévoile comme étant difficile, pour ne pas dire redoutable. C’est que l’Art ne se laisse pas encadrer dans une définition univoque.
L’Art est une production humaine. Tout le monde peut citer
des œuvres d’art considérées comme telles parce qu’un large consensus
d’amateurs et professeurs en a décidé ainsi. Du moins, à une époque
assez récente, mais révolue. Disons, pendant l’ère graphosphérique pour
reprendre la tripartition de Régis Debray. Car, à partir de 1960, l’ère
vidéosphérique prend son essor et ses libéralités pour dire qui est
artiste et même rendre célèbres des personnalités qui, dans les temps
anciens, n’auraient pas été répertoriés parmi les créateurs d’Art.
Tout art est le fruit d’une technique pratiquée par un individu ou plusieurs, comme par exemple l’opéra, la musique symphonique, le théâtre, le cinéma, l’architecture, le rock. Mais toute technique n’est pas forcément productrice d’œuvres d’art, même si les jeux sémantiques, ancrés dans les vieilles étymologies, tendent à confondre art et technique. Ainsi le pont suspendu, ouvrage d’art, ou le souffleur de verre, artisan parmi tant d’autres et notamment cet artisan boulanger qui, tous les matins, fabrique ses baguettes qui n’ont rien d’une œuvre d’art, sauf s’il s’amuse à dessiner un Modigliani sur la miche de pain. Il paraît raisonnable dans ce contexte de définir l’art autant en observant la technique utilisée, en analysant la forme de l’œuvre, qu’en essayant de comprendre le pourquoi de l’art. Autrement dit, quel est le but recherché par l’artiste, quel désir cherche-t-il à satisfaire ? Et ce, doublement, un désir personnel, lié au plaisir et à la conscience qu’il a de son travail d’artiste ; mais aussi l’intention de répondre à une demande, de satisfaire un désir d’œuvre auprès d’un commanditaire, voire d’un public d’amateurs. L’analyse de la forme renvoie aux causes formelle aristotélicienne alors que le but recherché renvoie aux causes finales. Quant au reste, il est question de technique, d’exécution, et donc des deux autres causes, matérielle et efficiente, du même Aristote.
Il existe donc deux approches, complémentaires, mais différentes, permettant de définir l’Art à travers ses œuvres et les effets produits qui, en règle générale, sont recherchés et voulus par l’artiste. Et, si on cherche bien à travers l’Histoire, on trouvera plusieurs types d’Art en analysant autant les formes qu’en recherchant les finalités visées à travers le contexte social dans ses pratiques esthétiques. Sans vouloir trop simplifier, il est admis qu’avant la Renaissance l’art était souvent un instrument au service du sacré et du religieux. Ce qui n’empêche pas qu’il ait eu aussi très tôt un usage décoratif, dans des demeures privées ou des édifices publics. A partir de la Renaissance, l’art prend un tournant profane et anthropologique correspondant à la venue de l’humanisme. C’est l’homme qui devient le thème ainsi que la raison de l’œuvre. En 1550, Vasari publie ses Vies d’artistes en empruntant à quatre genres de littérature artistique antique. C’est le premier ouvrage de ce genre, basé sur un siècle d’expériences nouvelles en Italie. 1550, une époque-clé pour la Modernité, contemporaine de Luther et Machiavel, avec une nouvelle conscience. Ce livre est loin d’épuiser l’analyse et le concept que l’on se fait de l’art, des artistes, mais il marque une étape importante de prise de conscience qu’une fonction nouvelle émerge, l’Art. Comme du reste la science ne tardera pas à émerger. L’art représente et pour ainsi dire, cherche des accords, soit avec la nature, soit avec les sujets. L’art accorde la représentation à un visage, un regard. Saisissant ces portraits de la Renaissance. On dirait qu’ils sont animés, bien plus qu’une photographie contemporaine. La science, peut-on dire qu’elle accorde ou alors qu’elle ajuste, terme plus technique, le formalisme à la nature. L’art se veut plus libre et ouvert, bien qu’étant encadré par des règles de composition assez contraignante. Poursuivons le parallèle. La science a pour rôle d’avoir des choses naturelles ainsi que la possibilité d’opérer sur le monde et de le mettre à notre service. Et l’art ? Il ne sert guère à transformer le monde naturel, mais il exerce un effet indéniable sur le sujet, sur sa conscience, son esprit. L’art donne à penser, mais aussi il éblouit quand il conduit vers les émotions esthétiques, parfois sublimes, souvent belles, du moins à une époque. Un ravissement pour l’âme.
L’art fut pendant des siècles un dispositif de production d’œuvre et à travers leur réception, de communion. Dans le sens, mettre en commun, partager des émotions, un ravissement, un plaisir pour l’esprit, mais aussi du sens et du symbole transmis par une œuvre parlant à l’esprit. La grande période de l’Art se situe entre 1850 et 1950. Les conditions étaient réunies pour qu’un nombre considérable de chef-d’œuvres soient créés. Etaient réunis à la fois les conditions matérielles permettant aux artistes de créer, représenter et les conditions spirituelles, autrement dit un véritable goût pour l’art et une aptitude à connaître les œuvres, les apprécier, les analyser. Mais il ne faut pas se leurrer, l’art était une pratique élitaire. Dans les couches sociales moins élevées, une certaine forme d’art se pratiquait, relevant du loisir, du jeu, du folklore et obéissant à ce que Sénèque nommait otium ; terme connoté positivement désignant la pratique d’une activité pour occuper « intelligemment » son temps libre. Expression toute trouvée puisque selon Sénèque, l’otium appartient en propre à l’homme libre, celui qui dispose d’un temps libre et en prend conscience. Peut-on dire de l’art qu’il est un passe-temps élevé à la puissance de la transcendance ? Ou alors que le passe-temps est un art joué sur un mode mineur et prosaïque ?
Autour de 1960, on assiste sans doute à une inflexion des sociétés sous l’impact des nouveaux modes de vie, rapports sociaux, usages médiatiques. L’art semble décliner au moment où il tente de se « démocratiser » avec, en France, ces maisons de la culture promues par Malraux et souvent décriées par les « paysans » qui n’y voyaient aucun intérêt et les esthètes puristes décelant le développement d’une sous-culture. Mais le coup le plus fatal porté à l’art fut asséné par un double dispositif fait d’une connivence entre les médias et la marchandisation. L’art dévoyé par les nouvelles pratiques. Les œuvres servant de placements financiers alors que de prestigieuses toiles sont séquestrées dans les coffres bancaires. Du côté des masses, les artistes sont confondus avec les stars et la culture se mange dans les musées. Mais l’art résiste. L’essentiel est invisible. L’art subit une sorte de déperdition lorsqu’il transite par les médias audiovisuels. C’est évident. De plus, les œuvres se banalisent lorsqu’elles sont présentées à travers ces supports d’informations. Tout se nivelle et devient objet de consommation. Mais tant qu’il y aura des connaisseurs, des amateurs, des professeurs, des interprètes, l’art continuera à être apprécié, chacun y trouvant ce qu’il cherche ou mieux encore, ce qu’il ne cherche pas. Car l’art se prête à une aventure, un voyage, une expérience de l’esprit, ouvrant la conscience vers un autre univers, décalé par rapport au monde de la quotidienneté. Les étapes de ce voyage sont pratiquement illimitées. A entendre dans le rapport entre le nombre d’œuvres et la durée d’une existence forcément limitée.
Y aura-t-il des chef-d’œuvres dans les prochaines décennies ? Ou alors des imitations, des copies, des bricolages conceptuels ? La question se pose. Il n’y a pas de réponse, mais le fait de poser cette question indique la période où on se situe. Quand Hegel disait que l’art est du passé, il ne pensait pas à une extinction des œuvres futures, mais à une autre place de l’art dans la société. Qu’il ait eu raison ou tort, peu importe. Son avis était plus une question qu’une réponse. Maintenant, la place de l’art est certifiée, comme elle le fut il y a un siècle. Mais cette fois, il se peut bien qu’une prochaine extinction de la création se dessine. C’est assez étrange cette idée, pas forcément inquiétante car le monde continue son manège et tant qu’il y aura de la technique et de l’énergie, il se trouvera quelques comédiens, musiciens, peintres, pour exécuter des œuvres.
Que n’a-t-on pas glosé, réfléchi, causé, écrit, pensé, établi, rêvé à propos des étranges découvertes de la mécanique quantique, acquises dans les années 1930. Pourtant, le mystère persiste et la plupart des physiciens reconnaissent que la mécanique quantique est un instrument remarquable pour décrire la dynamique des particules mais que son formalisme reste opaque. Car on ne peut donner une image ordinaire du monde microphysique et nul ne comprend pourquoi ça marche si bien. Une supercherie disait Feynman, constatant les prouesses de l’électrodynamique quantique. Ce même Feynman ajoutant : « Je crois pouvoir dire sans me tromper que personne ne comprend la mécanique quantique. »
La recherche d’une interprétation de la mécanique quantique
est une longue quête inachevée. On peut même se demander si tout n’est
pas à construire dans ce domaine. Pourtant beaucoup de choses ont été
écrites. Des textes passionnants à lire. La mécanique quantique est en
premier lieu un outil pour les physiciens. Comme la cosmologie
relativiste peut l’être, mise à contribution pour effectuer les
corrections de position pour le GPS. Ensuite, la mécanique quantique
peut faire l’objet d’une étude plus philosophique. L’épistémologie est
définie comme la science qui étudie les sciences, leur fonctionnement,
les démarches des scientifiques, les processus de découverte et
parfois, la signification des grands tournants opérés par une
discipline. Bien avant l’épistémologie contemporaine, somme toute assez
récente, des philosophes se sont penchés sur les grandes découvertes.
Et ont donné des réponses à des questions qu’ils ont eu l’audace de se
poser. La philosophie n’est pas démocratique, pas plus que la science
ou l’art. Ces disciplines scindent les individus en trois catégories.
Ceux qui découvrent, très rares, on les appelle les génies. Ceux qui
ensuite comprennent ce qui a été découvert et le cas échéant, assurent
l’héritage des grandes innovations. Enfin, ceux qui ne peuvent pas
comprendre et qu’il faut respecter car ils ont d’autres talents. La
mécanique quantique est née grâce à une dizaine de physiciens géniaux,
auxquels s’ajoutent deux ou trois dizaines d’autres savants pour en
assurer les développements complets que l’on connaît (notamment, les
trois théories quantiques des champs). Les connaisseurs savent bien que
plus la formalisation avance, plus le monde des particules nous paraît
étrange et s’échappe d’une vision « classique, ordinaire » voire
« commune » des choses. La mécanique quantique est un outil
mathématique puissant et complexe mais elle se prête aussi à des
méditations d’ordre philosophique. Le Quoi de
la matière par exemple ou alors la manière de représenter le réel.
C’est sur cette question que réfléchit depuis 20 ans l’épistémologue
Mioara Mugur-Schächter
dont les travaux viennent d’être publiés dans un ouvrage en français,
ce qui rend accessible cette pensée (dont l’originalité n’a pas encore
franchi le seuil d’un petit cercle de spécialistes, son site ne
recevant que quelques dizaines de visites par mois et ses recherches,
sans doute trop ésotériques, n’intéressant pas une presse plus
empressée d’annoncer le décès de célébrités dans la télé).
Mioara Mugur-Schächter a établi que la mécanique quantique permet d’extraire une méthode de conceptualisation du réel (de la nature) ayant une validité universelle. Pour saisir sa démarche, un retour à l’ancienne physique s’impose. Une formidable aventure s’est passée lors des XVIIe et XVIIIe siècles. Naissance de la science moderne. Descartes, Galilée, Leibniz et surtout Newton, ce génie qui a établi les lois mathématiques de la gravitation. A cette époque, la science croyait à l’existence d’un espace et d’un temps servant de référentiel absolu et dans lequel les objets se meuvent. Des objets qui ont fini par entrer dans la grille mathématique de Newton. Ensuite, Kant en a tiré quelques résultats assez surprenants dont la compréhension n’est pas évidente. Commençons par le kantique avant d’aborder le quantique.
L’œuvre de Kant est complexe, diversifiée, portant sur des sujets fondamentaux, la morale ainsi que la place de la raison éclairée par l’expérience (et inversement) dans les processus cognitifs du sujet. Justement, c’est ce sujet que Kant tente de recadrer. Chez Kant, le monde se « cale » sur le sujet ont dit certains. Ce n’est pas tout à fait exact. Disons plutôt que le monde et le sujet se rencontrent (se reçoivent, recept) à travers le phénomène spatio-temporel et le sujet est à la source du percept. Ensuite le sujet élabore une représentation conceptuelle, abstraite, utilisant les facultés de la raison. Kant fut étonné par les équations de la gravitation permettant de calculer le mouvement des corps célestes. Newton a d’ailleurs codifié les principes de la méthode scientifique en forgeant notamment la notion d’induction que le philosophe Hume mettra fructueusement à profit pour élaborer les bases de la philosophie empirique. Autrement dit, la philosophie qui élabore les idées et concepts non pas de manière « phantasmagorique » (ce que les empiristes puis Kant ont reproché aux métaphysiciens classiques, exemple : l’opposition Locke Leibniz) mais avec l’appui solide de l’expérience. En fait, la philosophie inductive expose le comment mais n’explique pas le pourquoi. Le grand étonnement de Kant, ce fut de constater que le monde naturel est conceptualisable. En ce sens, il précéda Einstein qui jugeait incompréhensible le fait que le monde soit compréhensible.
Le schème transcendantal. La démarche de Kant appartient en propre à cette philosophie moderne qui, affranchie de la question de Dieu, s’est préoccupée du sujet humain. Kant n’est pas un épistémologue. Il a simplement cherché, en sondant la profondeur du sujet et ses représentations, le pourquoi de cette rencontre toute spéciale entre le sujet rationnel et la nature rationalisable. Voilà pourquoi la notion de condition de possibilité est souvent employée. Qu’est-ce qui rend possible l’application (accordée, ajustée) des concepts et de la formalisation au monde naturel ? Kant répond en introduisant le schème transcendantal. Une instance doublement définie. Ce schème est en premier lieu défini comme a priori. Dans la terminologie kantienne, la notion d’a priori est une clef. L’a priori désigne ce qui rend possible diverses productions du sujet en liaison avec la nature et la représentation. Le temps a priori rend possible la sensibilité mais il n’est pas accessible à l’expérience. D’une manière générale, toute instance définie comme a priori est hors expérience mais la rend possible. Ce n’est pas aisé à saisir, sauf avec une allégorie. Imaginons une salle de cinéma. Le sensible se serait la projection d’une image à partir d’un film. L’écran représente alors un a priori. Il est ce qui rend possible la vision des images dans la salle de cinéma mais l’écran ne peut pas être accessible à l’expérience, autrement dit, le projecteur projette des images mais ne projette pas l’écran. Le projecteur aussi pourrait être un a priori (l’équivalent du temps). En regardant les images, on ne peut pas avoir une preuve de l’existence du projecteur. Admettons qu’un second projecteur, coordonné au premier, envoie en même temps qu’une image un sous-titre. Par exemple, le mot arbre sous l’image de l’arbre. Eh bien c’est ce dispositif qui constitue le schème transcendantal dont Kant dit qu’il est homogène d’un côté au sensible et au concept de l’autre. C’est un peu comme si ce schème était un faisceau lumineux orange pouvant être diffracté pour projeter dans la représentation subjective le phénomène jaune et le concept associé rouge. Un arbre jaune et le mot arbre en rouge !
L’œuvre de Newton comme celle de Kant suppose un monde spatio-temporel étendu, doté de formes. L’un a inventé la mécanique rationnelle par induction. L’autre la pensée rationnelle par autocompréhension du sujet face à une expérience de rationalisation du monde. Mais comme on pourrait le dire après la rupture quantique, les mondes de Newton et de Kant sont classiques. Ce qui n’a pas empêché le progrès technique ni les avancées des sociétés. Bien au contraire. Une grande étape technique. Mais sans commune mesure avec la révolution quantique. Dans le dispositif newtonien, l’univers matériel est dans l’espace et le temps. L’objet est indépendant de l’observateur, tous les deux étant deux entités indépendantes. Pour Kant, le monde est une représentation double, sensible et rationnelle, du sujet qui se projette grâce à un ensemble d’a priori assurant la possibilité d’une perception sensible et d’une conception rationnelle.
Dernier point, le schème transcendantal, placé au plus profond de l’âme, n’est pas prêt de se dévoiler à la connaissance. C’est Kant qui le dit dans le fameux chapitre consacré au schématisme transcendantal. Pour prendre une métaphore contemporaine, le processus de connaissance rationnelle et de perception sensible correspond à une vision analogique du réel. Les formes des objets sont telles des taches de peinture lancées sur une toile, ou alors des images projetées à partir d’une pellicule photographique sur un écran. Avec le monde quantique, une autre idée du réel se dessine. Une idée assez étrange mais ayant quelques liens métaphoriques avec les révolutions technologiques dont quelques-unes sont sorties des applications de la physique quantique. En deux mots, le phénomène quantique est plus proche du numérique que de l’analogique. Et dans un certain sens, la représentation du monde est pixellisée, tissée, comme une juxtaposition de points de croix exécutés sur un canevas se faisant et défaisant. Cette vision semble plus étrange mais à tout bien réfléchir, le monde classique semblait trop simple et évident.
A retenir, la dimension épistémologique chez Newton et l’approche gnoséologique chez Kant. La première met l’accent sur le processus de représentation rationnelle et de législation du monde physique. La seconde cherche le pourquoi de cette rencontre entre monde et sujet. Et en ce sens, Kant, bien qu’il ait liquidé l’ancienne métaphysique, est bel et bien dans l’antichambre d’une métaphysique qu’il faudra chercher en avançant et en ouvrant des portes avec des clés. Mais d’autres portes et d’autres clés sont apparues dans le champ scientifique. Notamment la mécanique quantique qui se prête également à une investigation épistémologique, comme on le verra avec (entre autres recherches) les résultats de Mugur-Schächter. Quant à la gnoséologie, il faudra être prudent. L’accès au réel promet d’être fascinant et l’aventure n’a fait que commencer.
Après le documentaire d’Arte, diffusé le 6 mai 2008 (un an après… facétieux les Artiens !) consacré à ce livre sulfureux écrit par Hitler et ses collaborateurs, une question se pose. Pourquoi un livre aussi important pour saisir une période cruciale de notre histoire n’est-il pas édité en France et, de plus, interdit ?
Aussi étrange que cela puisse paraître, Mein Kampf,
long texte rédigé par Hitler alors qu’il purgeait une peine de prison
en 1924, puis remanié par ses collaborateurs, n’est pas disponible en
librairie et du reste interdit. Pourtant, il s’agit d’un document d’histoire
important, permettant de comprendre dans le texte le cheminement d’une
pensée ayant habité un homme, un cercle, puis une nation ; conduisant
aux résultats consignés dans les livres d’histoire. Le citoyen
ordinaire n’a pas accès à ce texte. Mais il est possible d’en avoir
connaissance si on est inscrit dans une bibliothèque universitaire sous
réserve qu’il soit au catalogue. Ce qui était le cas à l’université
Michel de Montaigne à Bordeaux. Il y a une quinzaine d’années, en
remplissant la fiche pour sortir un ouvrage des archives, chose
courante, j’ai pu avoir entre les mains un exemplaire de la traduction
française parue en 1935 aux Nouvelles Editions latines. Une
édition de référence, un « bootleg », fidèlement traduit sans les
censures allemandes effectuées dans d’autres langues. Une version
piratée à l’initiative d’un éditeur maurassien et anti-hitlérien, un
livre pour alerter les Français de la menace. Quand la bibliothécaire
n’a informé que le livre ne peut pas être emprunté comme n’importe quel
ouvrage je n’ai pas été surpris. De plus, la procédure est très
particulière. J’ai dû laisser en échange une pièce d’identité contre la
remise de ce livre qu’il m’était possible de consulter sur place
uniquement. Bien évidemment, j’aurai pu faire une photocopie, mais,
comme ce texte ne m’inspirait aucun intérêt particulier si ce n’est une
curiosité d’honnête homme adhérant à la culture de son époque, je l’ai
feuilleté une demi-heure avant de le rendre pour récupérer ma carte
d’identité. Toute cette procédure me donna le sentiment de manipuler
une chose défendue, un peu comme les manuscrits libertins échangés sous
le manteau pendant le XVIIIe siècle. Maintenant, Sade est en vente
libre dans les supermarchés, mais Mein Kampf reste en accès
limité, comme s’il s’agissait de manipuler un stock de dynamite. Ou une
lampe qui, si on la frotte, libère l’axe satanique du mal !
Quoi qu’il en soit, accéder à Mein Kampf était déjà un jeu d’enfant bien avant internet ; avec des éditions pirates (l’une éditée en 1998 circulant en Allemagne) uniquement accessibles aux curieux et surtout aux néo-nazis. Fallait-il interdire la publication de Mein Kampf ? En sachant que les individus les plus déterminés et les plus féroces pouvaient accéder à ce texte. Peut-on penser que l’interdiction de ce texte rend son contenu sacré, comme s’il s’agissait d’un secret précieux auquel quelques élus pourraient accéder, alors qu’une édition l’aurait situé comme un document historique permettant de comprendre pourquoi l’Histoire a déraillé. Et ce qui s’est passé dans la tête des nazis, ainsi que le bourrage de crâne infligé à des Allemands qui n’avaient rien demandé, mais se sont vu offrir ce livre à l’occasion d’un mariage. Mein Kampf a été tiré à plus de 10 millions d’exemplaires. Dieu merci, les temps ont changé. Ce qui se diffuse à ce niveau, c’est le catalogue Ikea, ô combien plus utile pour des jeunes mariés que Mein Kampf ou même la Bible !
Faut-il encore interdire Mein Kampf ? Si Voltaire était vivant, il répondrait sans aucune hésitation non, mesurant le contexte actuel. D’ailleurs, ce texte est en libre accès sur internet, lieu de libre expression qu’aurait fort apprécié Voltaire. Il est même étonnant que ce livre soit encore frappé d’interdit alors que la question nazie est enseignée et que la démocratie est devenue presque irréversible. Ce serait même un atout que d’éditer ce livre pour servir d’éducation citoyenne, pour montrer les délires fantasmagoriques d’une élite issue de la culture européenne ayant basculé dans l’irréparable et l’incompréhensible. Mais maintenant que ce texte est dans le domaine public, peut-on envisager une publication en cette période où on a peur de tout, des OGM, des virus, des étrangers, de la finance, de son voisin, du réchauffement climatique, des mots un peu trop crus ?
Rappelons le contexte. Hitler, emprisonné après une tentative de putsch, rédige un long texte qu’un éditeur futé baptisera Mein Kampf. Un livre motivé comme on s’en doute par un double ressentiment, personnel et par projection, national. Hitler prenant sur lui la défaite de 1918 et l’humiliation du traité de Versailles. Le livre se vend bien. Hitler, jugé inoffensif, est libéré. Puis, avec les bons soins de Rudolf Hess, le livre est complété et le texte définitif est prêt pour une large diffusion. La force de ce texte, c’est de mêler un destin personnel, un destin national et des explications toutes trouvés et pour le moins bricolées. La faute aux Juifs et à une contamination d’une race censée être pure, la race aryenne, avec ses ramifications en Autriche et en Tchécoslovaquie, une race qu’il faut rassembler. Et, là, des solutions toutes trouvées. Le traité de Munich en sera un moment emblématique. La pensée hitlérienne est simple. Elle repose sur une anthropologie de la pureté et de la souillure. L’ensemble justifiant un hyper-nationalisme comme jamais l’humanité n’en a connu. Ce qui justifie l’emploi de la force sur le droit, la légitimité de la puissance, des besoins du peuple allemand, face à la légalité des nations. D’où l’emploi d’une armée destinée à conquérir un territoire vital pour ce peuple qui selon les canons de la légitimité raciale et d’une vocation à asservir les autres races, doit disposer d’une préférence géopolitique. C’est donc le ressort essentiel du nazisme codifié dans Mein Kampf. La légitimité de la race et de la « légalité naturelle » face à l’universalisme abstrait du droit international encore en gestation. Un thème qui en dit long pour les connaisseurs !
En Allemagne, le livre est interdit de réimpression, pour des raisons apparemment évidentes. Par respect pour les victimes dit le chargé de communication de l’Etat de Bavière, titulaire des copyrights. Le documentaire d’Arte nous offre une chute surprenante. Un Juif interrogé se demande si justement, par respect pour les victimes, il ne faudrait pas donner ce livre comme objet d’étude et de discussion pour éviter d’autres génocides. Les Allemands ont peur de ce livre. On peut les comprendre. Mais nous, Français, pourquoi n’osons-nous pas affronter avec courage cet enjeu, pour montrer et affirmer que nous ne craignons plus rien, que nous n’avons pas les vieux démons dans nos âmes ? C’est d’ailleurs cette position que défend l’interlocuteur d’Arte, arguant qu’on ne devient pas assassin en lisant les mémoires d’un serial killer. La peur n’a jamais fait grandir l’humanité. Ne pas laisser ce livre être édité est un signe de lâcheté. On ne bâtit pas une société solide en fermant les yeux sur le passé, dût-il être le plus sordide. Le passé s’est produit. Il y a eu des forces pour le produire. Ayons le courage de comprendre pourquoi, non pas dans les yeux des assassins, mais dans ce feu pensant et virulent qui à travers les lignes de Mein Kampf, nous transperce l’âme en nous renvoyant à l’expérience du mal tel qu’il fut pensé et qui nous est donné à penser pour qu’on puisse le conjurer.
Mais qui sait, ce texte livre d’autres connivences. Souhaitez-vous en savoir plus ? Auquel cas, j’aviserai en étudiant quelques passages assez édifiants, lus en diagonale par mes soins. Lisez le chapitre sur l’opinion et la race par exemple.
Après un décollage bling et un trou d’air pschitt, vitesse de croisière pour le commandant Sarkozy. Communiqué de la présidence du 6 mai 2008 : le commandant Sarkozy, son copilote Fillon, son hôtesse en chef Carla et son gouvernement souhaitent aux Français un bon voyage. La destination est à peu près connue. Les passagers sont priés de travailler, être calmes et sourire. Atterrissage dans quatre ans. Puis, nouveau décollage avec le même commandant et son équipage, ou alors quelqu’un d’autre, dans une autre compagnie, Airsocialisme, si vous n’êtes pas satisfaits du service.
Voilà un an que Sarkozy est président. Il ne s’est rien passé
en vérité. Devait-il se passer quelque chose ? Non ! Ceux qui ont cru
que la France allait se transformer sont-ils des naïfs ? Oui ! Ceux qui
sont déçus par Sarkozy méritent-il quelque compassion ? Non ! Sarkozy
pouvait-il faire beaucoup de choses ? Non ! Les Français se sont-ils
illusionnés sur la politique ? La réponse dépend de chacun. Ceux qui
ont cru en la politique se sont illusionnés, les autres, non. Mais les
élections de 2007 valaient bien quelque passion. Comme au mondial de
foot. D’ailleurs, les présidentielles c’est plus rare que les JO ; tous
les cinq ans chez nous. En fait, les élections sont devenues un mélange
de pipolisation, de combat de cirque et de nuances sur les valeurs et
les programmes. Mais ce ne sont pas des nuances qui peuvent infléchir
le cours d’une société, avec comme disait Mitterrand, des forces
puissantes que ne peuvent contrôler les politiques. Juste les
chevaucher et les canaliser. Actuellement, les forces en présence sont
plutôt inertielles. On ne voit pas comment le hussard de la rupture
pouvait transformer la société, ni en un an, ni en cinq ans.
D’ailleurs, son élection repose sur un malentendu. Ce sont les plus de
70 ans qui ont mis Sarkozy au pouvoir ; la rupture ils s’en tapent. Les
vieux paraissaient égoïstes, mais sont souvent généreux Dieu merci pour
leurs enfants et leurs petits-enfants. Il sont aussi emprunts d’une
sagesse qui aurait, semble-t-il, joué contre Ségolène Royal, cette
aventurière narcissique poussée par les médias et franchement
approximative pour diriger un pays.
Les médias ont voulu accentuer le côté bling bling d’un président qui s’est prêté de bonne grâce à ce jeu, au début du moins, car après, les signes ostentatoires de luxure ont été jugés incompatibles avec la « laïcité sobriatoire » et le président a dû se voiler. Escapades en jet, mise en scène d’un divorce, d’une liaison amoureuse, d’un troisième mariage. La presse n’a cessé de donner des dépêches et des commentaires politiciens sur des faits sans aucune importance. Cette même presse qui se plaît à lyncher Sarkozy parce qu’il est maintenant très bas dans les sondages. Mais la France avance, elle travaille, elle cherche, elle place ses capitaux, elle gère ses administrations et la roue tourne. Les Français sont pour les réformes c’est certain. Mais à condition que les réformes ce soit pour les autres, et que ça permette d’agrémenter le quotidien de celui qui n’est pas touché par les effets financiers de la réforme. C’est chacun pour soi, une bonne dose d’hypocrisie. Voilà les bases sur lesquelles la société avance. Avec quelques résistances de gauche. Des résistances qu’on ne doit pas mépriser, même si elles semblent vaines et ne fournissent pas les clés d’un monde meilleur. Des résistances nous rappelant quelques valeurs d’humanité qui se sont dissoutes dans ce monde du chacun pour soi, de l’abêtissement médiatique, des fausses religions, de la vénération du fric, des stars, des célébrités qui savent se mettre en scène et jouer la comédie face aux caméras mais qui, dans leur existence individuelle, sont de féroces profiteurs et prédateurs, soucieux de leurs intérêts et indifférents au monde qui crève. Les médias servent le vin de messe pour célébrer le culte des images et les téléspectateurs de boire les paroles de ce vin de messe. La politique ne peut rien faire dans une société plombée par les affects médiatiques. Juste gérer et coller au mieux des préoccupations réelles ou bien artificiellement façonnées par la propagande médiatique.
L’autre jour, Pascal Perineau, politologue, trouvait qu’un an de présidence n’avait servi à rien. C’est presque exact. Un bémol. La présidence ostentatoire a fait gloser, jaser et vendre quelques feuilles. D’ailleurs, Marianne est le journal spécialisé en sarkologie et grâce à son savoir-faire anti-Sarko, il se vend bien. Deux tiers des Français n’apprécient pas la manière de gouverner de Sarkozy ou sa politique, on ne sait plus trop. Si c’est le style, on se demande pourquoi les sondeurs posent cette question. Ce qui compte, ce n’est pas le style mais la politique qui est conduite. Préférez-vous être dans un avion piloté par un charlot qui vous conduira à bon port ou un commandant strict et sérieux qui lors d’un coup de vent, risque de planter l’avion à l’atterrissage ? Les Français n’aiment pas la politique de Sarkozy mais ils apprécient les réformes et en redemandent, or, Sarkozy ne fait que ça, des réformes. Cherchez l’erreur !
Le ton chansonnier et mécréant propre à la France conduit sans doute à évoquer une présidence qui après avoir tant promis, puis tant relui, a fait pschitt. Un an pour rien ! Est-ce si sûr ? Ceux qui ont eu le malheur de perdre leurs parents ont pu faire quelques substantielles économies sur la succession selon les cas. Cela n’a rien changé pour la France. Ceux qui risquent de perdre un hôpital ou un tribunal de proximité devront faire des kilomètres supplémentaires. Ce n’est pas drôle mais on ne va quand même pas tous les jours à l’hosto ou chez le juge. C’est ainsi. Comme quand une ligne TGV ou une autoroute impose une expropriation. Ce n’est pas de chance pour les proprios mal placés. Mais une bonne plus-value est faite pour ceux dont l’appartement est situé près de la nouvelle ligne de tramway. Et la France ne change pas. Les universités ont acquis une autonomie sans qu’on sache ce qu’elles vont en faire. Ceux qui ont été en mesure de faire des heures supplémentaires ont gagné plus. Cela n’a rien changé pour la France. Français Fillon s’est félicité d’avoir déplacé le terrain idéologique des Français vers la droite. Mais ce terrain n’était-il pas déjà ensemencé ?
Après un an et un décollage tonitruant, un envol remarqué, des figures acrobatiques en bling attitude, des trous d’air amples et commentés, la présidence a pris une vitesse de croisière. Sarkozy s’est banalisé. Et la presse s’est bien amusée. Il fait président, avec son style. Sauf accro majeur ou crise économique de grande ampleur, nous voilà embarqués pour quatre ans qui ne vont sans doute rien changer à la France. Juste de la réforme pratiquée comme dans une entreprise, on réorganise la production, la comptabilité, le commercial, le marketing. Une entreprise peut prendre des parts de marché à ses concurrents et même émerger du néant. Mais à une échelle nationale, il n’y a pas de miracle. Tout se moyenne. Avec des entreprises qui sombrent et d’autres qui prospèrent. C’est une illusion de croire que la politique peut amener de la croissance significative. La France fera 1,7 point, ses voisins 1,5 ou 1,9. C’est comme une assurance-vie. L’une fait 4,2 et l’autre 4,5. Ceux qui ont voté pour Sarkozy (et qui ont aussi voté Royal), si ça se trouve, ils ont souscrit une assurance-vie. Comme d’ailleurs M. notre Président et son million et demi placé d’après sa déclaration légale de patrimoine.
La presse n’en a pas beaucoup parlé et pourtant, une belle découverte
archéologique vient d’être faite à Istanbul qui pendant la Haute
Antiquité puis tout le Moyen Age fut la capitale de l’Empire romain
d’Orient ; baptisée Byzance, un nom évoquant le luxe, la richesse et la
volupté, puis Constantinople, nom hérité de l’empereur Constantin qui
en fit la capitale d’un Empire romain encore unifié. Actuellement, un
immense chantier creuse un tunnel sous le Bosphore pour y faire passer
une ligne ferroviaire reliant les continents européen et asiatique. 600
travailleurs et 60 scientifiques sont présents. C’est en creusant sous
terre qu’ont été découverts pas moins de 31 navires datant de l’ère
médiévale. De quoi susciter beaucoup d’intérêt, notamment pour les
techniques de construction des navires mais aussi pour la nature des
cargaisons et objets qu’on y a trouvés. Car le port ayant accueilli ces
navires commerciaux et militaires, sur le site de l’Eleuthérion, est
chargé d’histoire comme on s’en doute. Il a été créé sous le règne de
Théodose Premier, sur une rive de la mer de Marmara, pendant la phase
de montée en puissance de l’Empire romain d’Orient, un siècle avant
l’effondrement de Rome. Mais pour l’instant, à part quelques
déclarations hâtives et une dépêche de l’AFP que la plupart des médias
ont reprise, on reste sur notre faim. Peu de détails.
Une cocasserie tout de même. Toutes les dépêches évoquent un possible tsunami s’étant produit au VIe siècle, responsable de l’ensevelissement de ces bateaux dont la dépêche précise qu’ils ont été construits aux VIe, VIIe, VIIIe, IXe et Xe siècles. C’est tout de même étonnant. Autant que l’éventualité d’un tsunami dans la mer de Marmara où est situé le port, une mer fermée dont la taille est à peine le cinquième d’un grand lac américain. No comment. Il faut laisser le temps aux archéologues de rapatrier les navires et leurs cargaisons dans les lieux appropriés pour des recherches scientifiques permettant de juger la valeur historique de cette découverte. Sans doute en saurons-nous un peu plus sur les techniques de fabrication de ces navires et sur l’origine des marchandises transportées. De quoi donner quelques précisions sur les échanges commerciaux entre la capitale de l’Empire romain d’Orient et les peuplades environnantes. Qui couvrent une large étendue, allant de la Russie à l’est, à l’Egypte, la Syrie et la Perse au sud, et les Balkans et l’Europe occidentale à l’ouest.
Les navires découverts grâce à ces fouilles datent de la grande période de l’Empire romain d’Orient, rayonnant de toute sa culture, ses techniques et notamment celles utilisées en navigation, à la fois pour le commerce et pour la défense. La flotte de l’Empire, héritière des tactiques et techniques de l’antique Byzance, a notamment repoussé la flotte du calife de Bagdad en 673. L’essor de Constantinople a été fulgurant. Sa population ayant atteint entre 400 et 800 mille âmes (selon les historiens) à l’orée du VIe siècle. Cinq fois plus que Rome ou d’autres métropoles médiévales européennes. Son rayonnement va durer six siècles. On mesure alors l’intérêt de cette découverte archéologique couvrant cette période où il y eut réellement des chocs de civilisations. Ce fut notamment le cas avec la montée en puissance de l’islam et les reconquêtes certes modestes de la Perse. Du coup, les échanges avec l’Egypte, grenier de l’Empire, ont été interrompus au profit d’un commerce avec la Russie slave alors balbutiante. La configuration de ces échanges nous apprend beaucoup sur la manière dont se concevaient les économies en cette époque bien peu moderne. La route d’Orient aboutissait au détroit du Bosphore et les riches commerçants de Constantinople « dealaient » les étoffes de soie et les épices d’Orient, pour le plus grand bonheur des princes et vassaux, riches notables et autres dames de classe. On est loin de l’actuelle route d’Orient avec ses cargos géants et ses containers remplis de chemises à bas prix venues de Chine. Quel contraste entre cet étrange Moyen Age, son commerce de choses rares, et notre mondialisation inondant les sociétés de produits manufacturés à bas prix. Pourtant, la route des épices s’est transformée et la rareté finit toujours par trouver un port d’accueil et un chemin balisé par des truands. On vend des armes, des œuvres d’art pillées et de la drogue, comme on échangeait des étoffes, des épices et du marbre à l’époque où naviguaient les bateaux exhumés lors de ces grands travaux à Istanbul. Quant à la guerre, elle reposait sur des techniques mais aussi des tactiques, des inventions humaines relevant du corps et de l’esprit, un peu comme maintenant, quoique les écarts soient devenus abyssaux entre des nations dotées des armes les plus sophistiquées et des pays où on utilise encore la machette. Mais bon, cette question a été définitivement résolue il y a quelques siècles avec les Incas et les Indiens d’Amérique.
Ainsi, à notre ère où le monde frétille des jeux vidéo, des exploits de Paris Hilton, des bons mots de Sarko et Ségo, Blair et Berlu, réjouissons-nous de cette découverte dont on espère qu’elle aura quelques échos et commentaires plus érudits et savants que la dépêche dont on doit se contenter. Réjouissons-nous pour ces archéologues et historiens ayant à leur disposition des objets d’époque, fascinants pour comprendre ce Moyen Age encore opaque. Ces navires retrouvés, c’est un peu comme un gène découvert pour les biologistes ou une particule pour les physiciens. |


