Après une introduction (voir ce billet),
voici le volet essentiel de cette brève exploration de la mécanique
quantique, discipline courante dans les laboratoires de physique, mais
dont le formalisme recèle quelques mystères et, curieusement, le côté
ésotérique des mathématiques quantiques est tout aussi flagrant pour le
néophyte que pour le spécialiste, y compris lorsqu’il est Nobel comme
Feynman. L’épistémologue Mioara Mugur-Schächter
s’est penchée depuis des années sur la structure du formalisme
quantique. Elle vient de publier ses conclusions dans un ouvrage
difficile, mais intéressant et, bientôt, un second livre dont la portée
sera plus philosophique. MMS a inventé un outil épistémologique, la
MCR, autrement dit la méthode de conceptualisation relativisée. A titre
de comparaison, c’est un peu l’équivalent de la méthode inductive
codifiée par Newton. Sauf que la MCR est extraite de la mécanique
quantique. Et que cette discipline, comme le précise MMS,
ressemble de très loin à une théorie physique, contrairement à la
mécanique rationnelle. Ajoutant qu’on a affaire à « un ensemble de purs
algorithmes mathématiques permettant de prévoir en termes consensuels
et communicables concernant des faits probabilistes liés à ce qu’on
appelle des "micro-états" (des états de microsystèmes). » Et que depuis
soixante-dix ans, cette théorie n’a cessé d’engendrer des problèmes
d’interprétation.
La démarche adoptée par MMS se place sur le terrain de l’information, utilisant comme outil une autre fameuse théorie, celle de Shannon. Ainsi s’est-elle penchée sur la manière dont la théorie quantique permet d’extraire des informations. C’était le postulat de départ, assez classique, pourrait-on dire. Car, au premier abord, dit-elle, on peut penser que la mécanique quantique « extrait » des informations à partir du dispositif micro-physique qui fournit des mesures précises sur des micro-états non accessibles aux sens. Or, c’est une tout autre manière de penser qu’il faudrait adopter si on en croit MMS selon laquelle l’idée d’une extraction d’information crée des confusions car ce qui arrive, c’est carrément une « création » d’information. La distinction semble ténue et, pourtant, elle est de taille, d’une portée aussi vaste que la révolution copernicienne. Pour le dire autrement, c’est le statut même du « champ opératoire quantique » qui s’en trouve modifié en essence. Pour ma part, je mettrai ce glissement en relation avec une vieille division de la nature, celle établie par Jean Scot Erigène dans le sillage du néoplatonisme. Il existe quatre monde, et plus près de nous, le créé qui ne crée pas et le créé qui crée. Ce sont deux distinctions ontologiques. Elles semblent refléter les deux aspects épistémologiques des « informations captées, reçues » et des « informations créées ».
Tous ceux qui ont étudié la mécanique quantique reconnaissent une distance épistémologique radicale, faisant du champ opératoire quantique un monde étrange et irreprésentable dans un contexte classique, temps, espace. Et même plus, le contexte formel échappe au cadre classique. Premier constat établi par MMS, les probabilités quantiques sont spécifiques et liées à un mode de description s’échappant des codifications grammaticales, logiques et probabilistes-informationnelles du corpus classique. Les probabilités quantiques doivent être prises comme primordiales. C’est le seul moyen de faire face à ce que MMS a compris comme un obstacle face aux tentatives d’atteindre le noyau sémantique de ce formalisme. Pour le dire autrement, l’approche préconisée est de partir d’un monde nouveau, inconnu dans la grille classique et d’avancer, d’y progresser pas à pas sans utiliser les béquilles classiques. Cette démarche est assez singulière et rompt avec le principe de correspondance conçu par l’un des pères fondateurs, Bohr, lequel cherchait quelques raccords épistémologiques permettant de faire communiquer les mondes de Newton et particulaire. A l’issue du premier round, les scientifiques avaient dit qu’avec l’univers quantique, un nouveau monde était apparu. Dans le sillage, MMS nous fait comprendre, aiguillée par un de ses confrères, que la mécanique quantique contient une théorie nouvelle des probabilités. Des probabilités dites primordiales (j’aurais dit radicales) engendrant une situation cognitive radicalement nouvelle.
Entrer dans la MCR, méthode extraite du formalisme quantique, suppose quelques aisances avec les mathématiques quantiques dont on ne dispose pas forcément. Ce qui n’empêche pas de mettre en avant cette révolution épistémologique démarquant le dispositif cognitif classique de celui quantique. Je me permets d’insister à nouveau sur cette physique qui, non seulement se démarque de la mécanique classique rationnelle, mais suppose aussi un autre dispositif épistémologique et cognitif. La physique classique prend appui sur un monde sur lequel elle opère et/ou qu’elle observe. La formalisation est donc une représentation induite. Alors que, dans le champ opératoire quantique, on n’a pas un monde qui se présente, mais un ensemble de micro-états qu’il faut créer. Il faut créer le monde sur lequel on va opérer et faire des observations. Voilà ce qui est radicalement surprenant avec la mécanique quantique :
« Les descriptions quantiques de micro-états sont foncièrement premières et radicalement créatives. On y est contraint, d’abord, de CREER L’OBJET DE LA DESCRIPTION, à partir d’un réel physique a-conceptuel, encore purement factuel ; et ensuite, séparément, on est contraint aussi de CREER la structure qualificatrice de cet objet, qui – en dehors d’aspects conceptuels – comporte aussi, nécessairement, des appareils matériels macroscopiques non-biologiques et des opérations physiques impliquant ces appareils. Ainsi l’entité-objet-de-description et la structure qualifiante, ces deux éléments descriptionnels sans lesquels le concept même de description s’évanouit, ne préexistent pas à l’action de "description" quantique d’un micro-état. Ils doivent être forgés délibérément au cours de cette action, dans l’inobservable, et en agissant par des opérations physiques sur de la factualité physique encore entièrement extérieure à toute conceptualisation. » (MMS, conférence MCR, p. 5)
Ainsi, comme le dit plus loin MMS dans son exposé (p. 7), avec le micro-état apparaît la première strate d’une conceptualisation du réel physique. Changement cognitif essentiel. Le physicien classique représentait le réel après qu’il fut perçu et mesuré, le physicien quantique représente le réel conceptualisé ou bien conceptualise le réel physique, puis le mesure. Il s’agit-là d’une génération d’objets construits avec des règles précises extraites du formalisme quantique. On retrouve bien ce côté lego, ce bricolage abstrait, alors que la physique classique pourrait être comparée à un écran de cinéma où sont projetées des formes. Avec la MCR, les objets sont construits, avec leurs micro-états, on délimite, on qualifie, on extrait des « vues ». C’est un peu comme le dessin industriel. L’objet quantique est construit avec plusieurs plans de coupe, plusieurs facettes. Tel est le jeu cognitif qui se joue entre une nature qui s’y prête et les physiciens. On connaissait le jeu de la mécanique rationnelle avec ses règles, son espace-temps. Le jeu quantique est complètement différent. Comme peut l’être la belote comparée au jeu d’échec. Une chose à retenir, c’est ce qui semble être une innovation radicale de la part d’une physicienne ignorée du grand public forcément, mais aussi des gens du sérail hormis un petit cercle appartenant souvent au cénacle des transversalité, comme Jean-Louis Le Moigne. Les résultats obtenus par MMS sur les structures universelles de conceptualisation à partir de la MQ sont assez anciens. Pour preuve, cet article paru en 1993, d’une longueur inhabituelle (MMS, from quantum mechanics to universal structures of conceptualisation and feed back on quantum mechanics, Foundation Phys. 23, 37-122).
Une simple parenthèse sur les difficultés des idées nouvelles à pénétrer le monde instruit. Un thème que j’ai déjà tenté de traiter dans un billet. Il y a des blocages. Surtout quand il s’agit de science pure et de connaissance. Mais laissez entendre qu’avec un formalisme vous pouvez créer un nouveau produit grand public et vous verrez que les instruits se presseront pour entrer dans la logique du système. La MCR ne semble pas plus compliquée que le langage de programmation d’un PC.
L’intérêt de la MCR dépasse, selon l’auteur questionné par un intervenant, la mécanique quantique. Une application de cette construction d’objet est envisageable dans de multiples domaines, médecine, robotique… Cette méthode semble constituer une sorte de grille conceptuelle pour saisir le réel. Auquel cas, nous aurions un équivalent contemporain de la méthode de Descartes. Un outil propre à l’époque des mathématiques de Hilbert, de la logique de Frege, de la mécanique quantique. Un univers cognitif semble s’ouvrir, mais il n’a rien de spécialement fulgurant. Sans doute, la plupart qui ont lu Le Discours de la méthode vers 1660 n’y ont trouvé aucun intérêt. Comme les lecteurs de La Critique de Kant en 1800.
Un dernier mot, une pirouette sémantique personnelle. Je n’accepte pas la notion de relativité en physique. Relatif est un contresens majeur. Un jour peut-être, je ferai une mise au point. Relatif signifie ajusté. Et donc, l’outil proposé par MMS est une méthode de conceptualisation relativisée. Une autre remarque. Apparemment, un lien possible avec la phénoménologie. Ce qui pousserait assez loin les conséquences cognitives, carrément vers la gnoséologie et la philosophie de la conscience. Bref, saluons les recherches de MMS qui ouvrent vers des espaces scientifiques encore en friche. Avis aux thésards. A bon entendeur !
Dans le cadre des conférences culturelles de Bordeaux 1, le chimiste Robert Pascal a
présenté quelques hypothèses sur les origines de la vie d’un point de
vue moléculaire. La présentation du sujet fut un peu poussive à mon
goût, surtout les généralités du début. En fait, l’intérêt d’une
conférence est toujours relatif, lié à chaque auditeur, à la qualité
oratoire de l’intervenant et à la nature du sujet. La question des
origines de la vie est en fait un sujet plombé. Ne serait-ce que par
l’absence d’une vision claire de ce qu’était la terre il y a deux ou
trois milliards, quand la vie était censée émerger sur notre planète.
La question des origines de la vie relève plus de la spéculation et de
la science-fiction que de l’expérimentation en tube à essai. La vie
telle que les chimistes la comprennent est liée à la présence de
molécules, identifiées et de mécanismes moléculaires, eux aussi
identifiés. La chimie organique est basée sur le carbone, pièce
atomique fondamentale du squelette moléculaire. Puis l’oxygène, élément
indispensable, surtout pour les conversions énergétiques dans les
réactions moléculaires. L’oxygène est à la vie ce que le pétrole est à
l’automobile. C’est donc un premier diagramme représentant le taux
d’oxygène sur la planète terre que nous a présenté Pascal. L’oxygène
est censé accompagner le développement de la vie. Aux origines, il n’y
avait pas assez d’oxygène, mais, grâce à la photosynthèse, cette
molécule s’est répandue dans l’atmosphère, permettant à la vie aérobie
de se développer alors qu’une vie anaérobie est tout à fait possible
puisqu’elle est à la base, par exemple, de la fermentation et, grâce
aux levures, le sucre du raisin est transformé en alcool, pour le plus
grand plaisir des gourmets ou des fêtards.
Le plus intéressant à retenir de cette conférence, c’est la notion de chimie prébiotique. Ce trait fondamental a été subtilement amené par Pascal. La chimie prébiotique concerne les molécules présentes dans le vivant, mais sans qu’il y ait la moindre vie. Cette chimie est facile à reproduire dans un tube à essai et, pour cause, car on sait quelles sont les molécules élémentaires du vivant. Et d’ailleurs, la plus célèbre des expériences de ce genre a consisté à produire des molécules prébiotiques comme les acides aminés à partir d’une « soupe originelle » bricolée par un certain Miller. Une expérience anodine, mais qui suscita des milliers de pages de commentaires.
Cette expérience illustre une alternative quant aux origines prébiotiques de la vie. Cela concerne le comment de la fabrication des molécules organiques. Deux options ont été présentées. Celle conçue en prenant appui autour de l’expérience de Miller. Une chimie prébiotique dite (avec un abus sémantique) hétérotrophe, basée sur des de matériaux abiotiques provenant d’une source externe. NH3… Ou bien la chimie prébiotique dite autotrophe, organisée autour des sources minérales de matière, CO2, H2O, dans les environnements hydrothermaux, c’est-à-dire au fond des océans, là où se conjuguent des pressions et des températures élevées, ce qui accélère la production de molécules. C’est disons le stade du lego moléculaire. La chimie des origines essaie de comprendre comment sont apparues les molécules et tente de contribuer à la grande question. Comment on passe de la chimie prébiotique à la vie.
Les briques, acides aminés, bases, puis les petits assemblages, nucléotides, puis les gros assemblages, acides nucléiques, protéines. Cela paraît si simple puisque la biologie analytique a trouvé les éléments du vivant en décomposant les cellules. Mais le simple conduit à l’incompréhensible. On ne sait pas comment tout cela s’est assemblé en un ordre fonctionnel. La grande énigme, c’est cette boîte noire entre le prébiotique, qu’on peut concevoir chimiquement, et la vie, l’ancêtre commun de toutes les espèces, issues de l’évolution et la sélection. Pascal a présenté trois hypothèses, le hasard, l’ordre créant de l’ordre, le chaos créant de l’ordre. Aucune ne me paraît satisfaisante bien que la troisième soit à mes yeux la moins éloignée de la réalité. Pascal a évoqué une force motrice du vivant permettant d’expliquer la transition entre la chimie prébiotique et la vie, cette fameuse boîte noire. Cela rappelle l’élan vital, une idée à la Bergson, traduisant le dénuement conceptuel des scientifiques en quête d’une vie dont, du reste, ils ne comprennent pas l’essence tout en ignorant quelques principes métaphysiques et métabiologiques indispensables pour accéder au mystère des origines.
Les origines de la vie, ce n’est qu’un slogan attractif, mais pas un programme de recherche. Un prétexte servant de valorisation à quelques chercheurs et autres conférenciers bien placés dans le système de la science officielle. Comment le leur reprocher. Ils n’ont pas accès à un savoir métaphysique, transversal et universel leur permettant de franchir des pas supplémentaires dans le domaine des explications. Cette boîte noire séparant la chimie prébiotique de la vie, c’est un gouffre épistémologique du même ordre que celui qui sépare la physique classique de la mécanique quantique. Entrer dans l’essence de la vie, c’est accomplir un saut quantique et radical. C’est affronter un défi intellectuel en laissant tomber les béquilles de la science mécaniste. Bien peu sont au niveau de connaissance et de réflexion pour accomplir ce grand saut qui ne donnera pas forcément la réponse ultime. Mais du moins, une étape importante aura été franchie pour cette science du vivant qui en est encore au stade de la physique de Galilée. |
Se réclamer du progressisme suppose deux croyances idéologiques, l’une portant sur ce qu’on doit faire, l’autre sur ce qu’on peut espérer.
En général, les deux options se complètent. C’est lorsqu’on
croit que le progrès est possible qu’on se lance dans l’action sous
réserve que celle-ci fasse progresser les résultats. Un individu est
perfectible, il peut progresser dans son savoir-faire. Il suffit de
croire en soi, en sa persévérance et au travail portant ses fruits. Ce
sont les ingrédients basiques de tous les étudiants, les artisans, les
sportifs… liste non exhaustive. Mais lorsqu’on évoque le progressisme
en termes politiques et idéologiques, c’est de la société dont il
s’agit. Et l’on ne se prive pas de citer les quelques auteurs des
Lumières à l’origine de l’idée de progrès et des textes ayant porté
cette foi dans l’avenir. Ce sont un peu les fils d’Abraham, mais, au
lieu de figurer dans l’Ancien Testament, ils appartiennent au Testament
laïc des Lumières avec la foi dans la Raison qui éclaire la Volonté,
conduisant les hommes vers un avenir radieux ou du moins meilleur que
le présent.
La complexité de l’idéologie progressiste repose sur l’entrelacement de deux types de progrès basés sur deux types d’action. Le progrès matériel, technique et économique en premier. Puis le progrès social dépendant pour l’essentiel des mesures publiques, instruction, législation, autorité… liste non exhaustive. Au progressisme, s’oppose le conservatisme. A une époque, le conservatisme était dirigé à la fois contre le progrès technique et les évolutions sociales. C’était le temps des réactionnaires, des droites nationalistes, populistes, voire royalistes. De Barrès à Maurras. Mais, dans cette France surfant sur le positivisme et les succès de la science, le progrès technique est devenu incontesté, dans les limites des dégâts collatéraux occasionnés. Seule une minorité refuse le progrès matériel. Quant au progrès social, il a mis plus de temps à s’installer et être accepté par une majorité de concitoyens.
L’interférence entre les progrès techniques et la réalité socio-politique est un classique. Prenons la pilule contraceptive. Il a fallu une loi pour imposer le droit (est-ce un droit, plutôt un libre accès ?) à la contraception face aux partisans de l’ordre naturel et biologique institué par Dieu. Diffusion hertzienne ; les radios pirates ont été pourchassées alors que la France se réclame des droits de l’homme. La liberté d’expression avait ses limites. Mais le progrès social l’a emporté et, sous Mitterrand, les verrous hertziens ont sauté, pour le meilleur et pour le pire. Voilà quelques schémas progressistes, auxquels on pourra ajouter diverses mesures et lois votées, comme notamment l’abolition de la peine de mort. De 1960 à 1990, le progrès social est indéniable.
Le principe essentiel gouvernant le progressisme, c’est le temps linéaire, un temps qu’on retrouve du reste dans la Bible et qui est étranger aux conceptions grecques, celles-ci supposant des périodes de croissance puis de déclin, avec des cycles sociaux conçu à l’image du cycle des saisons. Le mouvement de la Modernité s’est effectué sur le modèle du temps linéaire, pendant quelques siècles, avec des progrès techniques permanent et des évolutions sociales incessantes, mais entachées par des périodes de régression. Cas trivial, le nazisme. Et puis le progrès a continué en vitesse de croisière depuis 1945. En y réfléchissant bien, on comprend que cette idée d’un progrès indéfini n’est pas raisonnable ou, du moins, qu’elle n’est pas infaillible et qu’à un moment donné un achèvement se dessine. Les signes sont là. Supposons que le progrès soit maintenant achevé. Il n’y aurait alors que des tendances régressives. C’est logique, une fois le sommet de la courbe du progrès social atteinte, elle ne peut que redescendre. Ce sommet serait donc atteint dans les nations les plus avancées. Le progrès matériel, il se poursuit, mais ne semble plus porter le progrès social ou du moins l’accompagner. Il y a eu une sorte de décrochage. Le progrès, il n’est plus que local, dans des zones limitées, pour des minorités. La régression, nous en avons un exemple avec Naples. Un désastre. Moins spectaculaires, mais tout aussi signifiants ces groupes de SDF de plus en plus nombreux dans nos rues. Ces restos du cœur remplis, ces classes d’élèves impossibles à maîtriser. Ces zones dans la banlieue vouées aux bandes. Autant de signes dévoilant la régression sociale que tentent de contenir les politiques publiques.
Ainsi se dessine un malentendu entre la classe politique, les élites et, d’un autre côté, les citoyens. Le décrochage entre progrès technique et progrès social engendre une attitude vaine de politiciens qui, suivant Sarkozy (Delanoë et Royal en sont aux promesses pour 2012), se lancent dans une frénésie réformiste alors qu’il n’y a plus de progrès en vue. La vérité c’est qu’il faut au mieux conjurer la régression sociale, seul objectif accessible et réalisable. Mais cette impatience, cette instabilité, conduit notre président à lancer des tonnes de réformes qui produisent autant de résultats qu’elles consomment de l’énergie et, donc, le résultat est nul et la France fait du surplace alors que la réforme tourne tel un moulinet dans le vide. Qui croit avoir la croissance au bout de l’hameçon. Avec en plus la France de demain, radieuse. Ce n’est pas avec quelques mesurettes sur les heures sup, le travail le dimanche, l’implantation des discounts, qu’on peut transformer la société et amener plus de prospérité. Qui d’ailleurs est là, la France étant un pays riche. Les lois sur le service minimum, sur la police, sur l’accueil des enfants par temps de grève, la Halde, la loi contre le prosélytisme de l’anoxie… liste ô combien non exhaustive, c’est juste une infinitésimale conjuration de la régression sociale.
En l’état actuel des choses, il n’y a plus de progrès social en vue. Seuls les menteurs affirment le contraire et les naïfs les croient. Il faut rester modeste. Paradoxe. Dès 1988, il était certain que le progrès social était achevé et les politiques se présentaient au suffrage pour proposer des solutions. En 1993, pareil, en 1995 pareil, en 1998 pareil, en 2002 pareil. Mais, en 2007, le démon du progressisme est revenu sur le devant de la scène, avec Sarkozy et maintenant Delanoë et Obama là-bas. Revenu comme une crise d’urticaire politique pour démanger le citoyen et orienter son bulletin. Le vote c’est un peu le grattage suite à une démangeaison. La politique qui suit, c’est la poursuite du grattage par le réformisme, mais le citoyen va finir par se gratter du gouvernement et réciproquement !
Le photographe et l’artiste peintre ont un press book, mais le press book ne sert à rien pour le politicien qui, lorsqu’il prétend à une responsabilité nationale en France, se doit d’écrire un livre.
Et comme on pouvait s’y attendre, Bertrand Delanoë s’est
prêté à cet exercice. Les uns choissent l’essai, les autres
l’entretien, ce qui est le cas du maire de Paris interviewé par Laurent
Joffrin dont on est certain qu’il ne posera pas des questions
enquiquinantes comme celle sur la monarchie élective lors d’une fameuse
conférence de presse donnée par le président. Mais ne peut-on penser
que ce cirage de pompe du rédac chef de Libé dessert Delanoë ? C’est possible au vu des quelques pages dévoilées par Le Nouvel Obs.
Joffrin semble être une pièce rapportée car toutes ces questions,
Delanoë aurait pu se les poser lui-même. Ce qui fait de ce journaliste
un exécutant au service d’un publi-reportage. En se fiant aux bonnes
pages publiées comme teasing, le résultat semble proche d’une plaquette
publicitaire.
Un peu comme une boisson gazeuse. Delanoë se définit comme libéral et socialiste. Libéral, c’est devenu un ingrédient fondamental, aussi couru que la formule du Coca-Cola. Une formule que nul ne connaît car les secrets de fabrication du Coca sont pratiquement aussi protégés qu’un code atomique. Quant à la formule du libéralisme, nul ne la connaît parce que le libéralisme n’a aucune formule originelle et que n’importe quel cuisinier politicien, comme Delanoë ou un autre, peut se réclamer du libéralisme et se l’accommoder à sa manière, selon son flair d’animal politique soucieux de ce qu’il faut et ne faut pas dire pour ne pas fâcher l’électeur. Il y a le Coca light, il y a le libéralisme light, celui que propose Delanoë, un libéralisme qui ne fait pas grossir les profits parce qu’il est social. A consommer sans hésitation. Le libéralisme social est un produit pas facile à vendre si on veut obtenir une part de marché électorale de taille nationale. Les banalités sont en marche, Locke, les libertés, l’Europe des Lumières, les grandes conquêtes politiques et sociales, on se croirait dans un spot publicitaire pour parfum de luxe, avec une séduction étincelante de postures, d’effluves intellectuelles distillées à partir des meilleures fleurs des Lumières. Place à quelques lignes érudites et réfléchies de l’aspirant au pouvoir sur le PS. Parfois subtiles en apparence :
« C’est, comme son nom l’indique, une idéologie de la liberté, qui a permis l’accomplissement de grandes conquêtes politiques et sociales. Le principe en est simple : il n’y a pas d’oppression juste, il n’y a pas de chaîne qui ne doive être brisée, il n’y a pas de légitimité, ni donc de fatalité, à la servitude. Et le libéralisme, c’est dans le même temps l’idée que la liberté est une responsabilité, qu’être libre ce n’est pas faire ce que l’on veut, mais vouloir ce que l’on fait. Au nom de cet héritage intellectuel-là, celui de Montesquieu, de John Locke, au nom de ceux qui ont su se dresser contre le confort mortel de l’habitude pour dire non, je suis libéral. Je suis libéral parce que j’aime la liberté. Pour moi-même : j’ai toujours voulu être un homme libre de toutes les puissances et de toutes les dominations. Et pour les autres : j’aime les peuples libres qui défient la rigueur de l’Histoire, j’aime que, collectivement, s’exprime le désir d’avancer fièrement dans la voie que l’on s’est souverainement tracée. »
Voyons dans ce propos toute une rhétorique qui, exprimée par un tribun de l’envergure de Delanoë, pourrait galvaniser les foules socialistes, comme le fait un certain Barack Obama aux States. Delanoë se voit pousser les ailes pour décoller et incarner le rêve français démocrate. Les médias sont prêts à le propulser comme ils ont pratiquement fabriqué Ségolène Royal pour les résultats que l’on connaît. Méfions-nous des politiciens auxquels on donne de trop grandes ailes. Ils les agitent dans les médias, mais c’est surtout du vent qu’on perçoit ! Suivons les propos de Delanoë et nous verrons en mouvement une mécanique de fascination, qui n’est pas sans rappeler Sarkozy. Delanoë serait-il un Sarkozy de gauche, avec ses idées et sa croyance dans le réformisme, assumant avec professionnalisme l’héritage de Jaurès revisité avec la foi libérale et le vieux plan positiviste avec la croyance dans le progrès par l’économie de la connaissance ?
L’aspirant au trône du PS croit dur comme fer que la technologie et le développement durable sont les bases du salut de la société. Il croit même à une Europe qui serve de modèle de développement humain servant de référence au monde entier, non sans plus loin condamner le colonialisme français en Algérie. Le colonialisme serait-il acceptable quand il est du domaine des symboles et des modèles ? Delanoë montre quelques contradictions et c’est sans doute le lot de tout discours qui cherche à ratisser large. Au risque de laisser transparaître les signes du positionnement artificiel du politicien. On connaît bien la rhétorique, bien rodée, de Bush à Sarkozy ; celle consistant à extrapoler un ennemi physique ou idéologique, axe du mal pour l’un, Mai-68 pour l’autre ; ce qui permet se positionner. C’est ce que semble faire Delanoë, se démarquant d’abord face un vieux démon dont le fantôme hanterait les couloirs de Solferino, ce diable de collectivisme marxiste qui n’existe plus depuis des lustres. Puis Delanoë se voulant un progressiste en convenant que la gauche est le parti des fonctionnaires pour ensuite lancer une pique contre un Sarkozy jugé conservateur et étatiste. Une contradiction de plus traduisant la difficulté du PS à servir une brochure politique alléchante. A se demander si Delanoë ne nous présente pas un séjour aux Antilles qui, une fois vendu, nous conduira vers les plages de Calais (pardon les Ch’tis).
C’est certain, Delanoë a montré les biceps intellectuels d’un ambitieux maniant la rhétorique comme un artiste, mais, au final, se révélant avec des contradictions et sonnant creux de toute une somme de banalités. Et de clichés très modernistes. Notamment le PS qui doit devenir un parti de manager dixit le maire de Paris ! Sorel se réveillerait de sa tombe pour critiquer ce socialisme se positionnant en conducteur d’hommes. On aurait préféré un PS se montrant en éveilleur d’idées, en réveilleur de conscience. Une politique axée sur les managers ne conduit-elle pas aux mêmes déviances que la politique conduite par des notables ?
Un bon conseil pour économiser son temps et 20 euros, trois CD de chez Naxos, n’achetez pas le livre de Delanoë ; sauf si vous êtes un militant très scrupuleux et soucieux de la prochaine désignation du chef. Delanoë, contrairement à la béatitude dont il bénéficie dans les sondages, ne ferait pas un bon candidat, ni un bon président. Il n’écoute pas, il est autoritaire, imbu de lui-même. C’est triste à dire, mais sa seule utilité, c’est de neutraliser Ségolène Royal qui n’a pas non plus de légitimité à se présenter en 2012. Le PS n’a pas vraiment d’idées. Mais il se peut bien que le PS n’ait plus vocation à gouverner la France à une époque où le possible du progressisme semble épuisé et que le seul horizon est d’éviter une régression, notion différente de la grande dépression économique qui, du reste, semble s’être évaporée si on suit le cours du monde.
Sarkozy l’a dit, les méfaits de l’individualisme sont dus à Mai-68. Et puisque le président l’a dit, c’est que ça doit être sûrement vrai pensent la plupart des Français, éclairés par quelques intellectuels ayant su bâtir une habile rhétorique pour la servir sur les plateaux télé. Ils ne sont pas majoritaires, ceux qui associent Mai-68 à l’individualisme, mais leur message passe. Ce qui tend à prouver que cette thèse paraît crédible et convient à une majorité d’individus persuadés de voir là quelque cause expliquant, à défaut de le justifier, cet individualisme contemporain jugé négativement. Une thèse tellement crédible que même Mme Albanel s’en est fait écho récemment dans les colonnes du Figaro. Une sorte de mythe national comme se plaisaient à en construire les nations au temps du nationalisme. Alors allons-y pour une déconstruction de cette idée selon laquelle Mai-68 a rendu les gens individualistes dans le mauvais sens du terme.
1 Retour sur les années 1970. Si Mai-68 a eu quelque impact sur la société, c’est dans celle qui suit le départ de de Gaulle et qui s’invente, comme une parenthèse enchantée disait Giroud, avec un désir de nouvelle société comme le pensait Chaban-Delmas dont le projet sera finalement accompli par Giscard puis parachevé par Mitterrand. Autant que je me souvienne, les années post-68 n’ont pas été marquées par un individualisme affirmé, mais plutôt par une affirmation de la personne et une revendication libertaire face aux cloisonnements sociaux produits par la France de de Gaulle et de la planification. A cette époque, il n’y avait pas tant d’individualisme que d’individualisation. Chacun dans son rôle et sa fonction. Les femmes au fourneau, y compris quand elles travaillaient, les ouvriers au boulot, les contremaîtres surveillaient, les cadres géraient et supervisaient, les artisans dans les boutiques, les paysans dans les champs, etc. C’est ce monde cloisonné que le mouvement de Mai a tenté de briser.
Après Mai-68, les gens ont marqué un désir de s’émanciper autant que de décloisonner la société et s’ouvrir à l’échange. Les gens se sont parlés, les classes se sont mélangées, un peu certes, mais bien plus qu’auparavant. N’oublions pas les quelques expériences de vie communautaire dans le sillage de la culture hippie. De nos jours, excepté de rares sectes, ce genre d’idée paraît impensable et, pourtant, les communautés ont essaimé, traduisant à l’excès ce refus de l’isolement et ce penchant pour le rapport avec l’autre. Bref, tout le contraire des excès individualistes de notre époque. Quelques souvenirs. L’auto-stop. Une activité assez répandue à l’époque. Je n’ai pas compté tous ces autostoppeurs embarqués pour des courses plus ou moins longues. Les années étudiantes ? J’ai le souvenir d’une maison des élèves avec les portes de piaules souvent ouvertes. Ambiance festive selon les étages. Nous arpentions le soir les couloirs, en quête d’une causerie pour passer le temps, mais, le plus souvent, pour le plaisir d’échanger, sans compter. C’est de l’individualisme ça ? Et ce souci de la vie publique et politique, ces engagements dans les discussions, les mouvements, les radios libres, libérées parce que le désir de libre expression était présent et puissamment affirmé chez ceux qui étaient de cette mouvance libertaire. Communiquer, échanger, par-delà les circuits officiels. C’était de l’individualisme ça ? Je me souviens aussi, dans ces années fin 1970, d’élèves ingénieurs prompts à renier leur classe promise, se mêler au personnel, causer avec les secrétaires de l’Ecole ou discuter avec les techniciens. Parce que tout homme ou toute femme vaut autant, qu’il soit en bas ou en haut de la hiérarchie sociale, et qu’il suscite un intérêt à le connaître, un intérêt non marchand évidemment ! C’était de l’individualisme ça ?
D’une manière générale, les tendances et les ressorts causés par Mai-68 dans la société ont amené un métissage des cultures, un mélange des classes, un échange des expériences, un partage des astuces, des trucs, des passions, des arts, des existences. Les uns chez les autres, les uns avec les autres, les uns pour les autres. Diffuser et partager, un mot d’ordre pour une génération. Casser les enclaves et les clivages. Propulser les contre-cultures sur la scène underground et populaire. Et comme le dit si bien un titre d’un penseur emblématique de cette époque, vive les révolutions moléculaires, les chocs entre atomes qui, s’ils sont crochus, engendrent des liaisons pas très dangereuses. Des affinités électives et légères comme l’écume de ces jours heureux où nous n’étions pas très riches ni très malheureux. Même le contraire. Le bonheur d’être ensemble. Et, dans une modeste mesure, une transcription politique de ces aspirations, très modeste en effet car le moment magique du partage ne persistera pas. Déjà, le rêve d’une nouvelle société est achevé en 1976. Le pragmatisme, la rigueur. Et l’on soupçonne l’économie d’avoir pesé sur les élans libertaires. Cette excuse est bien superficielle. La technique, Ellul le savait, plane de toute son ampleur sur la société. Un spectre de l’efficace, implantant en l’humain la passion du calcul et du résultat. On connaît la suite.
2 Les années individualistes. Le moment de l’individu à l’âge démocratique serait daté autour de la parution d’un livre de Gilles Lipovetski sur L’Ere du vide, en 1983, année symbole du retournement de la politique socialiste vers la real politik économique. L’individualisme paraît certainement plus lié à la montée du niveau de vie des individus qu’à un fantasque et mythique fantôme hantant la société depuis Mai-68, un spectre qui réapparaît récemment pour servir de paravent aux véritables raisons de l’individualisme. Un détour par l’Histoire nous montrerait que bien avant Mai-68, d’autres mouvances identifiables comme individualistes se sont manifestées dans notre société. Ce fut le cas à la fin du XIXe siècle. Nouvel essor industriel. Une Belle Epoque ont dit les historiens après 1918. On a assisté à un embourgeoisement de la société (dans les villes surtout, mais pas chez les ouvriers à l’usine), un repli vers soi, vers son chez-soi, marqué par un engouement pour l’achat d’objets meublant et notamment les miroirs d’intérieur, signe annonciateur, mais très discret du narcissisme contemporain né dans les années 1960. Et du reste fortement amplifié par les médias dans les années suivantes. Sous réserve d’une analyse plus précise, il semble bien que l’élévation du niveau matériel participe au développement d’un individualisme concevable comme la pratique d’un souci de soi qu’on trouve déséquilibré et excessif par rapport à une « dose » de souci des autres sans laquelle la vie en société se décompose. Chacun finissant par devenir un atome indifférent et étranger pour l’autre.
L’individualisme poussé aux extrêmes, on le retrouvera dans une période elle aussi définissable comme extrême, où la France avait perdu la nation et que l’Occupation engendrait des attitudes diamétralement opposées. Les uns en résistance, les autres en attente et quête de survie et beaucoup à penser aux petites affaires, pratiquant la voie du "après moi le déluge". L’individualisme est dans ces situations pour ainsi dire naturel, du moins quand il s’agit de survivre. Les combinards et autres affairistes du marché noir obéissent à un ressort disons plus culturel, l’amour des biens matériel et c’est l’un des deux ressorts essentiels de l’individualisme avec l’amour de soi-même. L’individualisme est même un trait fondamental du vivant. L’animal est un être profondément asocial, même si, aux extrêmes, on connaît les insectes dit sociaux et les grands singes vivant en groupe par intérêts et échange d’affects. Individuée, telle est la vie, autonome, autocentrée sur les besoins vitaux et le souci de la survie.
Dans le contexte social et culturel des pays à haut niveau économique, un homme hybride est apparu, évoluant dans un environnement mettant à sa disposition un tas d’objets, de biens appréciés, convoités, désirés. C’est dans cette seconde nature, artificielle, que l’individualisme est apparu, s’accroissant d’année en année depuis les années 1960. Mai-68 n’y est pour rien. Les années 1980 ont été édifiantes à cet égard. On a dit que la France dérivait vers une culture des petits arrangements, des tricheries, des combines et, dans les cas les plus extrêmes, des escroqueries et des fraudes. Il n’y a pas de petits profits. A l’Université, qui n’a jamais entendu parler d’heures complémentaires payées, mais pas effectuées ? C’était ça, les années Mitterrand et après aussi. Les signaux de l’individualisme étaient manifestes. Comme par exemple quand des types se faisaient licencier. Souvent, ils n’existaient plus auprès de leur collègues, trop contents d’être en poste et peu enclins à porter une attention à leurs anciens collègues laissés sur le bord de la route. Voilà un signe de l’individualisme. Que vient y faire Mai-68 ?
3 De l’intérêt de produire un « mythe écran ». L’association entre Mai-68 et l’individualisme a tout du mythe. Certes le thème est impropre car contrairement au mythe ancien incorporant des événements et personnages créés par l’imagination, Mai-68 et l’individualisme sont bien deux faits réels de notre société. Il s’agit donc d’un « pseudo-mythe » ou, si on veut, d’un fragment d’idéologie. L’objectif étant que les gens croient ce qui est dit, même si, d’un point de vue critique, la thèse contraire peut être aisément défendue. L’Histoire a connu d’autres idéologies ainsi bâties sur du faux. Ce fut le cas des nationalismes allemand et français de la fin du XIXe siècle. Qui ont amené en partie la Grande Guerre. Le nazisme repose aussi sur de l’arbitraire falsifié plaqué sur du réel. La supériorité de la race allemande notamment. On voit où ça mène. Le marxisme-léninisme relève aussi de cet arbitraire idéologique choisi pour un dessein particulier.
Il n’y a rien de tout cela dans cette idée d’un individualisme lié à Mai-68. C’est en quelque sorte un écran de fumée lancé pour troubler les gens comme on peut le penser. Les idéologies comme le nationalisme avaient un double objectif, celui de légitimer une politique et de pousser les gens dans l’activité et l’action au service d’une cause. Le « mythe écran » de Mai-68 construit avec légèreté par quelques intellos droitiers puis servi par Sarkozy et quelques ministres semble servir de paravent à une politique qui joue explicitement de l’individualisme. Le travailler plus pour gagner plus par exemple et le paquet fiscal dans son ensemble. Montrer les travailleurs pauvres contre les précaires aidés, c’est aussi un plan fondé dont le ressort est un certain type d’individualisme. D’autres exemples pourraient être cités. Les riverains obsédés par les automobiles circulant dans leur quartier ne sont-ils pas individualistes lorsqu’ils obtiennent la pose de plot sur les trottoirs, des ralentisseurs ou des chicanes dans les rues ?
Allez, la politique actuelle flatte les tendances individualistes dont le ressort est dû à la conjonction d’une nature humaine et d’un accès fulgurant au progrès matériel rendant les gens préoccupés de leurs intérêts et sans doute de moins en moins, par la chose publique. Cette tendance n’est pas très reluisante. On comprend alors le rôle du « mythe écran de 68 ». L’individualisme, chers concitoyens, ce n’est pas votre faute ni la nôtre, c’est la faute à 68, semblent dire de concert M. Sarkozy et Mme Albanel. Mais chère ministre de la Culture, Mai-68 n’a pas sapé les fondements de la vie collective à l’ère gaulliste comme vous le prétendez dans Le Figaro. Mai-68 a remis en cause les faux-semblants et l’hypocrisie d’une vie collective préfabriquée et façonnée pour un projet de grandeur nationale et technicienne. Mai-68 a simplement rêvé une autre manière d’inventer le collectif et, cela, vous ne l’avez pas compris. Mais c’est normal pour une ministre, car un ministre ça participe de l’aveuglement idéologique de son camp ou bien ça démissionne !
Mais, en fin de compte, ces exercices de rhétoriques idéologiques sont sans importance. Le monde avance. Il se passe largement de ces aménagements herméneutiques censés donner du sens à une société qui, en majorité, se contrefout de savoir si Mai-68 est responsable de l’individualisme. Car les priorités sont ailleurs. Mais quand les élections nationales vont à nouveau se jouer en 2012, on peut penser que ce travail de propagande par petites touches aura quelque impact impossible à évaluer. Mais qui contribue à l’élection d’un président.
Voici quelques événements récents, plutôt des paroles et des discours que des actions et autres faits valant pour événements marquants.
Il faut dire que l’époque est à la quête des phrases. Depuis des années, les déclarations ont un impact plutôt phénoménal grâce notamment aux caisses de résonances médiatiques et à l’avènement d’un sujet humain assez typique de notre époque. Le sujet égotique, moral et narcissique. Alors d’un côté, nous avons les susceptibilités réceptrices et de l’autre, les artificiers des blessures affectives. D’un côté on blesse par des phrases pas forcément calculées, et d’un autre côté on s’indigne et tout ce monde bien trop bavard règles ses comptes par les médias interposés qui finissent par croire que la vie se joue en paroles. Qui ignore les propos de Georges Frêche, Pascal Sevran, Jean-Marie Le Pen etc. ? Et parfois des échanges musclés à l’Assemblée assortis d’excuses le lendemain. Un certain Premier Ministre Villepin regrettant d’avoir blessé François Hollande. Tout ceci est du passé qui se recompose régulièrement.
Récemment, le sujet égotique du monde politique se prend à donner des leçons. Trois exemples récents. Christian Estrosi, maintenant maire de Nice et libre de parole vis-à-vis de son parti, se plaît à fustiger régulièrement quelques membres de l’UMP et notamment Patrick Devedjian jugé inutile pour le Président, notamment à cause du récent accident de parcours à l’Assemblée où l’on se demanda où était les troupes qui auraient dues être présentes lors du vote sur la question des OGM. Certains n’auraient pas entendu la sonnette paraît-il. Devedjian aurait dû s’en inquiéter et faire passer un audiogramme à ses Députés, pour un éventuel sonotone en prévision. Estrosi n’en est pas à son premier jugement. Déjà il y a quelques semaines, il jugeait improductif le travail de l’UMP. Bref de quoi agacer et les journalistes de titrer malicieusement, pour mettre un peu d’huile sur le feu, Estrosi flingue encore ses amis de l’UMP. En remettant régulièrement une petite couche. De quoi agacer.
Autre passe d’armes verbales, un bon mot de Jean-François Copé lors d’un plateau télé avec Laurence Ferrari posant une question, somme toute classique, sur le cumul des mandats et Copé de répondre par une attaque ad hominem tout aussi classique et de dire à la pauvre journaliste qu’elle sait aussi y faire question cumul des postes dans les médias, avec une belle carrière. Ensuite, séquence habituelle. Le zapping et une réponse qu’on pourra juger très corporatiste de la part de Jean-Michel Aphatie qui en preux chevalier d’honneur de la profession, se pique de quelques rodomontades contre ce propos jugé ô combien gravissime pour la presse. On le sent à cran Aphatie. On apprend aussi à cette occasion qu’il regarde le zapping, une source d’information impartiale et très objective ! On soupçonne aussi qu’Aphatie s’est senti sérieusement visé, lui qui enchaîne le studio de RTL et le plateau de Canal et qui contre attaque en nous gratifiant d’une lourdingue rhétorique censée nous expliquer que le cumul des mandats, c’est pas pareil que le cumul des emplois.
Un autre fait plutôt inhabituel. Sarkozy, sans doute vexé du couac des OGM, ainsi est désigné ce fameux vote, et agacé par ces fonctionnaires qu’il juge un peu trop visibles, surtout quand ils sont dans la rue, s’est fendu d’une déclaration intempestive dont l’intention, si elle est louable dans le contenu, représente dans la forme une provocation. Bref, par discours et répliques interposées, le bon monde politique règle ainsi ses comptes, sans qu’il y ait une cible définie à l’avance. Il faut snipper sur les affects dès qu’une occasion se présente. Evidemment, les propos du Président ont été perçus comme une gifle par les syndicats. Et sans doute, l’intention y était, venant de l’Elysée. Sarkozy ne nous surprend plus. On s’y est habitué.
Les petites phrases sont anciennes mais récemment, il semble que la provocation, l’invective, le reproche, le jugement, les attaques personnelles, soient devenus plus habituelles. Comme si c’était un mode de communiquer propre à notre époque, par médias interposés. Et dont la forme agressive participe d’une impuissance généralisée du politique à résoudre les grandes questions alors que cela avait été promis. Cette impuissance suscitant de la part des politiciens des agressions à répétition. Mais la presse, elle aussi en mauvais passe, se plaît à pratiquer ce jeu des piques et n’est pas si innocente. Bref, une sorte d’opérette de boulevard se joue, avec des échanges méchants et musclés. On juge, on jure car on ne peut pas conjurer le marasme actuel. En plus, les récents chiffres de la croissance en Allemagne au premier trimestre, 6 % en extrapolation annuelle selon Le Monde, une extrapolation un peu hasardeuse mais qui fait mouche et donc, notre Président qui peine à aller chercher un point se sent mouché. Alors, autant se défouler sur quelques boucs émissaires, quelques têtes, pour préventivement, se défendre contre des analyses sérieuses sur l’impuissance de la France et ses gouvernants.
Ces passionnées mais pas forcément passionnantes élections
présidentielles de 2007 ont donné l’image d’un retour de la politique
au sein de la vie publique et d’un regain d’intérêt des Français pour
les débats contradictoires. Quelle ferveur dans les meetings de
Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, sans oublier le suspense du
troisième homme, François Bayrou ou bien Jean-Marie. Et même Bayrou un
moment joué second, mais avec une probabilité très faible. Ces
événements laissent penser à une démocratie se portant bien. Et,
pourtant, le paradoxe est bien là. Les Français ont été passionnés par
la bataille, ont causé dans les cafés, les familles, les lieux de
travail, les associations, laissant penser à une alternative. Alors que
la vérité est implacable. La France s’oriente vers une gouvernance
exercée par un parti unique. Un peu à la manière des Etats-Unis, avec
ce parti unique aux deux ailes, démocrate et républicaine, ainsi
désigné par l’écrivain Gore Vidal. En France, ne peut-on penser
également à l’hypothèse d’un parti unique en voie de constitution, un
parti doté de deux ailes, l’une socialiste démocrate et l’autre
républicaine de droite ?
Il semble qu’on assiste à une convergence en termes de positionnement politique avec un effondrement de l’opposition traditionnelle gauche-droite. Une opposition qui avait une légitimité, un ressort et un ancrage assez clairs. Une opposition reflétant un antagonisme de classe, naguère incarnée par un parti communiste puissant, dont le déclin fera la force du Parti socialiste qui récupérera un moment la base ouvrière. Qui n’a pas entendu parler de la puissante fédération du Nord, région industrielle et son emblématique figure d’époque, Pierre Mauroy, premier locataire de gauche à Matignon. Mais, peu à peu, la désindustrialisation aidant, le progrès galopant, le tertiaire croissant, la finance en puissance, et l’impuissance face au chômage, tous ces ingrédients ont contribué à redessiner la carte politique française. Le socialisme prend ses couleurs plus libérales alors qu’un parti autoritaire, archaïque et xénophobe s’empare d’un électorat désemparé, pas très homogène, fait des ouvriers déclassés et déçus de la gauche, alliés aux « bons Français » inquiets de l’avenir et de l’immigration auxquels se greffent des bourgeois vieille France. Le FN empoisonne la vie politique pendant vingt ans. Troublant les scrutins locaux. Mais, en 2007 et 2008, on pressent que le F de front signifie plutôt fin !
Etat des lieux en 2007. Un président Sarkozy maniant les valeurs du travail, mais assez moderniste, surtout pour les réformes que les Français semblent accepter tout en étant mécontents, mais c’est la faute sans doute aux trous d’air économiques, alimentation, pétrole. Sarkozy a pris avec lui des ministres d’ouverture et certains se disent sarkozystes de gauche. Alors que le PS voit quelques-uns de ses chefs pencher également pour les réformes et le modernisme. On dirait une convergence sur l’essentiel. Comme si la politique épousait les « nécessités » de l’économie réelle et de la société réelle. Du coup, quelques députés de l’UMP sont déconcertés par la politique du président alors que des éléphants du PS sont eux aussi désorientés par les évolutions du parti sans que les rênes ne soient fermement tenues par une personnalité. Et, donc, ça pousse dans plusieurs sens. Jusqu’aux prochaines présidentielles. Mais sans qu’on puisse penser à une différence radicale entre droite et gauche. Certes, les façades sont présentées différemment. A gauche, on doit maudire les grands profits et les grandes fortunes. Mais, dans la salle des programmes politiques, rien de bien différent.
Les usines à produire du politique se ressemblent. A gauche, diverses fondations ont servi de laboratoire d’idées. Certes, la fondation Copernic se distingue par ses positions anti-libérales et anti-européistes, mais les instituts liés au PS produisent des idées de réformes ressemblant à celles produites par les think tanks de droite, notamment l’Institut Montaigne et Fondapol. C’est sans doute pour rivaliser en dimension que Terra Nova a été créé pour faire face aux intellectuels de chez Montaigne. Des intellectuels apparemment interchangeables. Prenons par exemple Patrick Weil, historien à Paris I, qui a participé au Sarko team, autrement dit, à l’équipe de réflexion managée par Emmanuelle Mignon. Patrick Weil qui a usé d’un droit de réponse pour bien mentionner qu’il n’a pas pris l’initiative de collaborer avec le Sarko team, mais qui a juste répondu à la sollicitation de Mme Mignon. Appréciez la nuance. « J’y suis pour rien, je ne suis pas un mauvais type, on est juste venu me chercher ! » Eh bien, on retrouve Patrick Weil dans l’organigramme de Terra Nova, le nouveau think tank déclaré progressiste. Anecdotique, certes, mais emblématique d’une évolution de la politique axée non pas sur des valeurs, du cœur, des classes sociales, des idéaux, mais sur des expertises, des analyses de problèmes, des solutions techniques. Bref, le nouvel esprit du capitalisme, analysé par Eve Chiapello et Luc Boltanski, avec ses réseaux, sa logique managériale, ses façonneurs d’âmes, ses producteurs de fonctionnalités humaines ajustées dans des tâches évolutives, adaptés pour résoudre et réaliser des objectifs chiffrés… Eh bien, ce nouvel esprit est passé dans le politique. Et les think tanks de droite et de gauche ne font en vérité qu’incarner ce nouvel esprit du politique qui, du reste, est mis en place dans les structures opaques des cabinets. Si bien que ce nouvel esprit du politique n’est ni de droite ni de gauche. Il est de l’efficace et du management d’hommes. Ces think tanks ne sont que des doublons inutiles sauf pendant les campagnes électorales nationales. Le succès de Sarkozy en résulte.
Dans un billet récent, j’avais pointé une consanguinité dans le comité scientifique de Terra Nova. Observons qui émarge et qui débat à l’Institut Montaigne, nous verrons les mêmes profils professionnels, présidents, directeurs… puis des journalistes en vue ; ainsi qu’un métissage discret accueillant quelques intellectuels de gauche. Par exemple, dans un conseil d’orientation marqué à droite, Guy Carcarsonne collabore avec Nicolas Baverez et Alain-Gérard Slama. Quant aux conférenciers invités, ils viennent de l’UMP comme du PS ou bien des Verts. Ce sont les mêmes qui sont interchangeables et que l’on retrouve, selon les affinités en réseaux, dans les journaux, les maisons d’édition, les médias, les cabinets ministériels, les think tanks, les bureaux opaques de Bruxelles où se préparent les directives européennes dans un environnement squatté par les émissaires du lobbying. Et, comme tout parti qui se respecte, des lieux de formation de ses cadres sont prévus. Ena, Sciences po, quelques universités parisiennes et départements de grandes écoles.
On comprend maintenant pourquoi la France va être gouvernée par un parti unique, comme la Chine où ce sont les mêmes qui gèrent les hommes, avec des techniques, des plans, des calculs, des hiérarchies, des scientifiques de la gestion humaine, des administrateurs. La différence, c’est qu’en France, comme dans d’autres démocraties européennes, il y a le choix entre deux fabricants de politique publique. C’est un peu notre héritage qui ressort, mais aussi un pragmatisme plein de bon sens au vu de notre culture. Une politique sera d’autant mieux acceptée, même si elle ne plaît pas, du moment que les gens ont choisi l’équipe aux commandes. Celui qui achète une Peugeot ou une Renault et qui n’est pas satisfait de son véhicule ne va pas le saborder dans un ravin. Il s’en accommode, avec les réparations si nécessaires. Alors que si on lui impose une automobile qui tombe souvent en panne, eh bien il va se plaindre auprès des autorités. Dans le système démocratique à parti unique, deux constructeurs se font concurrence. Les Français ont choisi Sarko plutôt que Ségo.
La politique, en France comme en Chine, est une pièce de la mécanique sociale. Ensuite se greffe une culture qui, sans doute, représente ce qui nous est essentiel et le plus cher. Ici, nous sommes attachés à la liberté d’expression, de manifester, de conspuer les pouvoirs en place. Cela ne change pas grand-chose au cours du monde dominé par la technique, les désirs et l’économie, mais, au moins, ce bien de liberté nous reste précieux pour cette dignité qui nous est proposée et que les uns prennent alors que d’autres préfèrent raser les murs. Ainsi va le cours d’une société qui converge vers une gouvernance par un parti unique proposé par deux fabricants de programme. Soyez heureux, prenez soin de vous !
En dernière analyse, on notera que la gouvernance d’un parti unique, monocéphale comme en Chine ou bicéphale comme aux Etats-Unis, en GB, en Allemagne ou en France, correspond à l’effondrement des antagonismes de classe. Une division devenue de plus en plus inopérante à notre époque de développement technique. En Chine, l’antagonisme de classe a été résolu par la révolution culturelle de Mao, prenant appui sur un terrain favorable, une culture prête à épouser le communisme chinois. Ensuite, greffer une économie performante fut une chose pratiquement naturelle même si cela a engendré quelques dégâts sociaux. Et tous les Chinois d’appartenir à une seule classe, celle des producteurs et consommateurs. En France, l’avènement de l’individu consommateur a engendré la gouvernance d’un parti unique. Tous unis pour la croissance et l’accès au bien matériel. C’est donc logique. Le parti unique UMPS défend le consommateur. Sarkozy a été désigné président du pouvoir d’achat. Si son adversaire de gauche avait été élue, elle aurait aussi lutté pour le pouvoir d’achat.
En ultime ressort, le rôle de ce parti unique est de fabriquer une société selon les normes qu’elle a établies tout en trouvant des astuces pour rendre plus efficaces les productions économiques et la croissance. Les exemples ne tiendraient pas dans un livre entier. On décrète qu’il faut tant de senior, tant de mixité sociale, on définit ce qu’est un emploi acceptable, le temps de déplacement plafonné, deux heures par jour, le salaire plancher et ainsi de suite… Voilà comment fonctionne le parti unique qui, en Chine comme en France, produit la société à sa manière. Et Obama, n’est-il pas le chantre de ce parti pris, lui qui affirme que c’est l’Etat américain qui a produit la société. En "caricaturant", on dira que le parti unique croit en une chose, en la légitimité de ses élites, la compétence des expertises et la supériorité de cette caste pour produire la société efficace et radieuse par le biais de l’Etat.
Les éditorialistes constatent l’inexorable poussée de la droite en Europe alors qu’en France, le PS entre dans la phase de désignation de son secrétaire général. A lire les analyses et commentaires sur ce second parti de France, on ne comprend plus vraiment les enjeux ni les problèmes. Les uns disent que le Parti socialiste a besoin d’un chef, mais dispose d’un réservoir d’idées, au contraire de la droite qui, en déficit de solutions, aurait emporté les élections en jouant la carte du chef charismatique. Le PS malgré ses idées ne cherche pas vraiment à asseoir un programme, mais plutôt à asseoir ses dirigeants sur les chaises musicales. C’est ce que pensent quelques analystes politiques.
Curieusement, le PS soi-disant riche d’idées et de pistes de réflexion se trouve coupé des intellectuels, contrairement à la gauche italienne ou bien à Tony Blair, cité pour son compagnonnage avec Anthony Giddens. Partant de ce constat, un think tank de gauche vient d’être lancé le 13 mai 2008 à l’initiative d’un cercle élitaire de gauche. Terra Nova, ainsi est dénommée cette nouvelle institution incarnant selon les termes un « think tank progressiste indépendant ayant pour but de produire et diffuser des politiques publiques en Europe ». Ses références, le Center for American progress aux Etats-Unis et, en France, l’Institut Montaigne, grosse institution où figure Jean-Pierre Raffarin et censée inspirer les politiques publiques de droite. Terra Nova s’affirme sans ambiguïté comme résolument ancrée à gauche, enfin, disons d’un bord opposé à celui qui gouverne actuellement. Cette institution a pour objectif de favoriser la rénovation intellectuelle de la social démocratie et de contribuer à la refondation de la « matrice idéologique » de la gauche progressiste ainsi que la promotion de ses idéaux. Elle se veut par ailleurs profondément européenne, ayant de plus la prétention de faire émerger un progressisme européen original, mais en s’inspirant des réussites des politiques publiques menées par nos partenaires européens.
N’y a-t-il pas quelque chose de contradictoire dans l’un des préceptes essentiels portant sur l’analyse des réussites publiques des partenaires européens ? Ou, du moins, une équation rendant quelque peu vaine toute cette agitation pensante. S’inspirer des politiques de gauche, c’est appliquer des programmes qui viennent d’être sanctionnés par les électeurs ? N’est-ce pas alors contribuer à produire une machine à perdre les élections en 2012 ? Et si Terra Nova s’inspire des politiques actuelles, celles qui sont de droite, n’y a-t-il pas le risque d’une schizophrénie propre au progressisme de gauche qui affiche une étiquette, mais propose un produit pragmatique n’ayant rien d’une politique de gauche ? De quoi rendre illisibles les choix pour les citoyens et de les couper encore plus de ces deux mondes eux-mêmes déjà scindés, les politiques et les intellectuels.
La notice de présentation de cette future fondation ne surprend guère tant le propos est attendu. Plutôt que la surprise, c’est sans doute l’agacement qui sera suscité auprès des citoyens constatant ce langage technocratique et cet imposant organigramme évoquant le politburo du temps des Soviets. Deux mots reviennent souvent : expert et science. Pratiquer des expertises, comité d’experts, cabinet d’experts, conseil d’orientation scientifique, directeur scientifique, fonctionnement selon le mode cabinet ministériel. Avec les règles de la diffusion propre au marketing ou à la propagande. Chacun a droit à sa prestation adaptée. Des réunions de présentation pour les politiques ; une présence dans les médias, communiqués, conférences de presse ; enfin, pour le grand public, création d’événements et d’un réseau d’adhérents. Tout cela ressemble à une sorte de putsch mené par des intellectuels pour occuper le cerveau des populations et diffuser de la propagande. Bref, des moyens bien conventionnels ayant montré leur limite par le passé. C’est un peu fort pour une future fondation qui se présente comme progressiste. A moins que le seul salut du progrès soit dans l’expertise et l’usage de la science rationnelle appliquée à l’homme.
Examinons la structure imposante de cette usine à gaz pensante. Un comité de direction, rien de bien surprenant. Puis, en amont, pas moins de 250 experts, des personnalités qualifiées de l’entreprise, de la haute fonction publique et du monde associatif. Pas très démocratique pourrait-on penser. Une élite qui s’arroge les prérogatives pour penser le politique. Ce cabinet d’expert est censé fournir des évaluations pour les solutions inventées par le comité scientifique comprenant 100 membres répartis en trois collèges.
Premièrement, les universitaires. On sent le cercle formé sélectivement dans quelques lieux de prédilection. Notamment Sciences Po Paris, l’EHESS de Paris, quelques universités… de Paris, un prof à l’Ecole des Ponts, un autre à l’Ecole normale, des chercheurs du CNRS. Rue89 a noté la faible présence des femmes. C’est en effet une cocasserie dont on se demande si elle ne cache pas quelques réseaux souterrains. J’ose poser une question incorrecte. Quels sont les lieux où les femmes sont absentes ? Les deux grandes loges maçonniques les plus influentes pardi (GO et GLNF). A chacun de penser ce qu’il veut. Mais, par-delà l’absence des femmes à tous les niveaux, c’est cette consanguinité entre membres des mêmes institutions, entre gens qui se fréquentent, mandarins de la fac et quelques gens bien placés dans l’édition.
Deuxièmement, au sein du conseil scientifique, figurent parmi le second collège des personnalités dites de la société civile. Est-ce là la réelle ouverture vers les vies citoyennes ? Jugez-en par vous-mêmes sur la base de quelques titres et professions de ces messieurs. Directeur général, président, consultant, chargé de direction, préfet, PDG, directeur de Culture France, ancien président d’entreprise, maître à la Cour des comptes, ancien commissaire au plan, chief economist, rédacteur en chef, ambassadeur… bref, chacun pourra vérifier cette liste bien peu démocratique ressemblant à un cercle autoproclamé de gens habilités à produire l’organisation sociale, des gens du genre « notable de bureau », des gens qui dirigent d’autres gens, qui se fréquentent entre eux, mais ne semblent avoir de rapport avec la société autre que par l’intermédiaire de numéros, rapports, expertises, chiffres et statistiques. Autant dire que, si une politique se dessine de cette usine à gaz, elle sera concevable comme une douce dictature d’experts. Troisièmement, si on observe la composition du collège international, on retrouve un même type d’individu. Le gestionnaire par excellence.
La création de ce think tank progressiste n’apportera rien à la gauche et le PS serait bien inspiré de prendre ses distances face à cette usine à gaz qui ne peut produire que du bricolage et singer ce qui se fait à droite. Terrible erreur que de vouloir jouer la partie progressiste sans le peuple, sans les citoyens, sans ceux qui vivent et qui ont pour certains des idées. Erreur que de se placer sur le terrain de l’adversaire sans aucun recul philosophique, sans réfléchir à un possible dessein de gauche pouvant s’écarter du pragmatisme, de la technocratie, du bricolage bureaucratique, pour un avenir lié au développement du génie humain sous la gouverne des visionnaires, bien plus habilités à œuvrer pour le progrès que tous ces gestionnaires qui se greffent le plus souvent sur l’intelligence des individus, prétendant diriger et souvent avides de prébendes. Comme sans doute toute cette faune émargeant à Terra Nova. L’avenir vaut mieux que cette fondation.
Terra Nova, une « farce intellectuelle » somme toute divertissante vue de province, si elle ne captait pas la quantité de progrès politique en squattant l’espace des possibles indûment. Pour preuve, cette réflexion d’Oliver Ferrand, président de Terra Nova qui, déjà, inaugure le mode de penser de l’usine à gaz à propos du logement et de la mixité. Créer un « parcours résidentiel », dit-il. Faut oser le faire dans le genre concept technocrate. Et puis une mesure bien bureaucratique, bien administrative. Créer des associations de propriétaires habilités à préempter des logements pour les louer et la manne publique de financier un différentiel de loyer. Bref, une mesure selon moi triplement idiote. D’abord, une association, ça ne se crée pas, et puis ce n’est pas fait pour faire du profit, enfin, l’argent public a d’autres destinations que de remplir le portefeuille de propriétaires pour satisfaire aux obsessions d’intellectuels décidant de montrer qu’ils sont des progressistes en œuvrant pour la mixité sociale. Avec en plus l’idée que la mixité s’achète auprès de la "société des propriétaires" comme une vulgaire marchandise. Il y a des options ô combien plus intelligentes. Notamment celles qui prennent appui sur les vécus et les expériences de tous les professionnels de toutes branches ayant un savoir-faire et une intelligence de terrain. Ces bureaucrates penseurs n’ont aucun savoir-faire si ce n’est jouer d’un charisme leur permettant d’occuper les innombrables strapontins en guise de hochet aurait dit Napoléon ; ils n’ont même pas le génie philosophique leur offrant quelque légitimité à « guider » le progrès. Et, donc, enterrons Terra Nova, cette institution avortée car génétiquement altérée par une consanguinité intellectuelle la rendant inopérante pour un mieux faire et mieux être social à inventer dans d’autres lieux !
La gauche est politiquement morte. Les chacals de l’intelligentsia peuvent maintenant se nourrir de son cadavre. Et le PS de chercher un chef charismatique car c’est la seule chance pour la gauche d’avoir une maigre possibilité de l’emporter en 2012. En l’état actuel des choses, c’est-à-dire en jouant sur le terrain de la droite.
Huntington, Fukuyama, des noms connus du grand public cultivé et, pourtant, d’autres analyses méritent le détour comme celle d’Amy Chua, auteur d’un livre servant de prétexte à ce billet mettant en scène quelques fragments du monde. Juste un billet hélas qui, modestement, tente d’aller à l’essentiel, sans détours.
Une parenthèse liminaire pour commencer. Quelle est la
logique politique du monde ? Les grandes périodes de l’Histoire ont des
caractéristiques permettant de les différencier. Art, technique, mode
de vie et, surtout, exercice du pouvoir. Attention à éviter le leurre.
La logique du pouvoir, si elle inclut le politique, ne se réduit pas
uniquement à cette fonction sociale précise et, donc, le dépasse. La
politique, c’est la gestion de la polis,
la cité et dans une acception moderne, l’Etat. D’ailleurs, pour les
Anglo-Saxons, la philosophie politique est la spécialité qui analyse et
conçoit le fonctionnement de l’Etat moderne. Mais le pouvoir dépasse de
loin les rapports sociaux encadrés par l’Etat. On parle du pouvoir des
médias, de la rue, des pouvoirs économiques, financiers. Et puis, la
guerre est aussi un champ d’expérimentation des pouvoirs. On parle de
puissance des Etats, de puissance militaire et quand les armes sont
entre les mains de groupes indépendants des Etats, on emploie les mots
de guérilla, quand des combats sont menés, et de terrorisme, quand il
est question d’actes isolés dans l’espace et le temps. Et, bien
évidemment, l’argent et des enjeux économiq




