Partout en Europe, l’évaluation est servie comme remède et outil de progrès social et économique. Ce billet se propose de réfléchir à cette question de l’évaluation en poussant la spéculation jusqu’à son terme, autrement dit en imaginant l’évaluation au cœur d’un dispositif coercitif dont le sens devrait apparaître avec une mise en miroir ou en abîme...
Première partie, quelques réflexions générales et de bon sens
Dans un précédent billet, j’ai évoqué quelques tenants et aboutissants liés à la mise en place de la culture de l’évaluation. Il serait bon d’aller un peu plus loin dans l’analyse des conséquences, notamment sur le travail effectué par l’agent évalué. Rappel : l’opérateur de service public doit en permanence réajuster son action en fonction des informations reçues sur l’évaluation de ses opérations. C’est ce qu’on appelle de la rétroaction performative. L’agent dispose d’un « contremaître » intégré. En caricaturant, chaque acteur du service public aura son propre GPS, miroir flattant son « narcissisme de perfectionniste », ou bien lui renvoyant l’inquiétude du résultat trop faible. Tout dépend en fait du dispositif, qui peut mettre avec des degrés variables la pression sur les employés.
Nul besoin d’être sorti de polytechnique pour déceler ce qui pourrait poser problème dans cette généralisation de l’évaluation. En premier lieu, le spectre d’un objectif rationnel à réaliser risque d’influer sur la manière de travailler. L’employé agira en ayant en ligne de mire des objectifs rationnels définis de manière claire et c’est ce qu’il aura en tête, étant concentré sur une cible, maniant son mode opératoire tel un archer qui visualise où il doit mettre sa flèche. Des évaluateurs, formés à la science du management, ont fixé les cibles à viser par les employés. Non sans ajuster ces cibles à un double objectif, comptable mais aussi social, répondant à des exigences standardisées formulées par les usagers des services publics. Sur le principe, on peut être d’accord en supposant une rationalisation légitime des moyens et des tâches effectuées dans le public, calquée le privé, ce qui suppose de considérer un service public comme une entreprise ordinaire, avec des clients, mais non soumise à la loi du marché. Sur l’esprit, c’est différent. Le sens de l’action publique est déplacé par rapport à l’ancienne « philosophie » où l’Etat et ses actions répondaient, par-delà l’exercice de tâches utiles, à la cristallisation d’un univers de sens commun et partagé par les citoyens de la nation. Souvenons-nous du gendarme, du médecin ou de l’instituteur. Ils avaient il y a cinquante ans une aura républicaine rayonnant par-delà le rôle exercé. Plus maintenant. C’est un des effets de la modernisation. Après on s’étonne que Sarkozy aille chercher les curés pour enseigner des valeurs qui ne sont plus incarnées par l’instit, bientôt comptable devant des objectifs éducationnels ciblés sur des jeunes apprenants !
La question de la généralisation de l’évaluation, entre autres proposée par le rapport Attali, suppose que l’on pèse le pour et le contre. La seule certitude, c’est que par ce biais il devrait être possible de baisser les coûts de fonctionnement d’un service mais est-ce un objectif prioritaire si on inclut les conséquences en termes de relations humaines et de qualité de travail, de succès éthique. L’un des risques étant que la fonction publique et territoriale devienne de plus en plus bureaucratisée et technicisée. Un agent n’ayant d’autres comptes à rendre qu’à un référentiel externe, ce qui ne lui laisse pas une conscience libre pour innover, voire rendre un service qui n’est pas codifié dans l’instance évaluatrice. L’opérateur aura le nez sur le guidon comme le dit si bien la formule.
Le nez sur le guidon et la course à l’évaluation, c’est ce qui est en place depuis longtemps pour gérer les affaires de la recherche scientifique. Certes, on n’a pas le choix diront les intéressés, le chercheur (au CNRS ou à l’université) est un travailleur comme un autre, il faut bien le recruter, promouvoir son avancement, gérer sa carrière. Mais comme le système d’évaluation ne tient compte que des publications, accessoirement des participations aux congrès, alors le chercheur oriente son activité de manière à optimiser son nombre de publications, quitte à s’associer avec des équipes ayant pignon sur Nature, Science ou PNAS, ou alors prêt à refaire les mêmes expériences avec quelques détails modifiés pour publier deux ou trois fois des résultats similaires. Voilà du temps gaspillé pour produire de la redondance au détriment d’une recherche plus innovante supposant qu’on laisse le guidon et qu’on explore lentement des théories et des données, qu’on médite, qu’on réfléchisse. Les chercheurs confirmeront comment l’évaluation peut être un frein. Un exemple édifiant. La mise en place des sciences cognitives il y a vingt ans. Les évaluateurs se demandaient où et comment des chercheurs à l’interface pourraient publier et se faire reconnaître. L’évaluateur dispose d’un cerveau très efficace dans un espace limité, mais inopérant dans des champs dépassant ses compétences. L’évaluateur n’utilise que 10 % de son cerveau, contrairement à un individu moyen qui en a l’usage complet et, de ce fait, l’évaluateur ne peut pas concevoir que des revues de science cognitives ou d’autres disciplines transversales puissent être créées et servir de lieu de publications de résultats transversaux ! L’évaluateur ignore le sens du mot créer, mais connaît parfaitement celui du mot calculer !
Autre cas de figure, l’évaluation du ministère de la Culture. Cette fois, c’est un service à l’échelle nationale qu’on jauge. Un point d’évaluation (comme il existe des points de contrôle technique), le nombre d’entrées dans les musées. Est-ce un indice pertinent ? Les gens peuvent très bien entrer voir une collection pour passer le temps, parce que c’est gratuit et que, ce jour-là, il pleut. Paiera-t-on des enquêteurs pour faire dire aux visiteurs s’ils sont bien entrés dans le musée parce qu’ils s’intéressent à l’art et veulent se cultiver ? Financera-t-on des campagnes de promotion pour visiter les musées ? Et, au bout du compte, ne risque-t-on pas de voir le ministère de la Culture délaisser quelques soutiens ponctuels, à des projets originaux, tout simplement parce que les budgets sont déjà pris pour renforcer les opérations faisant l’objet de point de contrôle et que, par ailleurs, soutenir des opérations non évaluées ne donne aucun bonus au service du ministère ? L’évaluation, si elle permet de rationaliser les moyens, risque de stériliser l’invention, le sens des relations humaines, l’esprit d’un service, sa déontologie subordonnée à la conscience professionnelle et la conscience tout court. Et faire d’un service public une morne activité routinière aux tâches mécaniquement encadrées et jaugées au final sur des résultats, comme dans une entreprise. L’œil du comptable qui ne voit que les chiffres et pas les hommes.
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Seconde partie. Totalitarismes, demandez le programme !
Par-delà ces considérations propédeutiques et pédagogiques sur les travers de l’évaluation, ne voit-on pas se dessiner quelques dérives d’un système et pour le dire franchement, le signe d’une transformation de la société dans une direction évoquant les totalitarismes que connut l’Europe au XXe siècle, mais sous une forme plus douce, moins contraignante, compatible avec l’Etat de droit. Essayons d’examiner cette affaire, en accentuant quelques traits, au risque de choquer l’opinion pour qui l’évaluation semble naturelle. Mais cette évaluation, ce besoin de réforme, n’est-il pas accepté par une majorité de Français, promue par des intellectuels reconnus ? Bien souvent, les abus de pouvoir et d’autorités sont installés par la peur. Actuellement, les peurs du déclin, de la mondialisation, de la perte de croissance économique, pourraient conduire bon nombre à accepter la « pression de l’évalumètre ».
Voici un petit jeu intellectuel. Le totalitarisme désigne un système englobant où la société et l’Etat sont confondus. Actuellement, nous sommes dans un Etat de droit et démocratique, bien que l’Etat ait parfois tendance à prendre des parts de contrôle dans les existences. Alors que l’évaluation risque d’être érigée en modèle subordonné à un réformisme dans le mode opératoire de l’Etat, un réformisme qui du reste envahit également l’entreprise, mettant tous les employés sous la coupe du « contremaître », alors qu’auparavant seuls les commerciaux étaient concernés. Essayons d’imaginer ce que pourrait être un despotisme de l’évaluation, désigné comme évalutionnisme, en le comparant sur des traits essentiels à deux totalitarismes connus de l’Histoire.
Nazisme. (a) une substance, la race aryenne et sa puissance, sa force (b) une science, la biologie raciale, para-rationnelle, émanée de la science moderne du vivant (c) une idéologie, un but, la domination planétaire de la race aryenne (d) les bénéficiaires les mieux placés, dignitaires du régime, hauts-cadres de l’Etat nazi, financiers et dirigeants des grands groupes (e) le sort des individus hors système, la déportation, la stérilisation, le génocide.
Soviétisme. (a) une substance, le collectif des travailleurs et son organisation (b) une science émanée de l’économie marxienne, le matérialisme historique, la transformation humaine coordonnée sous l’égide des règles universelles du progrès dialectique et matériel, la performation de la substance humaine collectivisée (c) une idéologie, le communisme universel (d) les bénéficiaires les plus favorisés, cadres du parti, apparatchiks, mais aucun acteur privé (e) le sort des réfractaires, l’hôpital psychiatrique, le camp de rééducation.
Evalutionnisme. (a) une substance, l’individu plastique, adaptable, formable, formatable, employable, évaluable (b) une science, celle du management, de l’utilisation la plus performante des capacités plastiques, opérationnelles et cognitives de l’humain en situation professionnelle individuelle ou en synergie avec le groupe (c) une idéologie, la croissance économique et la compétition nationale dans la mondialisation avec la participation des entreprises (d) les bénéficiaires les mieux placés, ceux qui héritent, ont quelques dons pour se placer au centre des réseaux, les notables libéraux, les stars, les hauts fonctionnaires, les politiciens, les financiers, les propriétaires (e) le sort des non-adaptés, l’Agence pour l’emploi, la surveillance des formateurs, les stages de recyclage, le contrôle des bonnes dispositions à l’employabilité.
A chacun de tirer ses propres conclusions
Est-ce par audace, imprudence, sentiment de confiance, les confidences d’Emmanuelle Mignon livrées en décembre 2007 ressemblent à une divulgation de secret d’Etat. Les uns diront secrets de polichinelle et pourtant, la manière dont a été conduite l’interview (partie 1 ET partie 2), par Frédéric Martel et Martin Messika pour le site Nonfiction, livre quelques éclaircissements sur la méthode Sarkozy, la fabrication de son programme alors qu’il était candidat, ainsi que quelques éléments d’ordre idéologique. Ce long entretien avec la directrice de cabinet à l’Elysée dévoile certaines choses cachées de la politique et, par extrapolation, nous pourrions spéculer sur le sens exact du sarkozysme, qui est à la fois un savoir-faire politique et un savoir politique. Le tout doublé d’une idée, vague, bigarrée, composite, mais orientée, de ce que doit devenir la France. Mme Mignon vient de faire quelques apparitions dans les médias. Nul ne sait quel est le sens, ni s’il y en a un dans la partie que joue l’Elysée avec la France, mais en lisant avec attention les propos divulgués sur Nonfiction, nous avons quelques raisons d’être perplexes et puis, aussi, vigilants. On observera aussi quelques traits permettant de nous déprendre de fausses idées que l’on se fait du sarkozysme.
Pour commencer l’interprétation, une vue générale. Emmanuelle Mignon, jaugée comme brillante, perfectionniste, bref, une tronche comme on dit dans le jargon, a été missionnée fin 2004 par le futur candidat Sarkozy pour être directrice d’études à l’UMP. Cette fonction a été définie avec précision. Sa feuille de mission, organiser un certain nombre de conventions sur des sujets choisis comme sensibles, proches des préoccupations des Français, en recrutant des intellectuels et des experts, le tout en vue de la préparation d’un programme présidentiel devant être bouclée fin 2006. Ce qui, comme le reconnaît Mme Mignon, a offert un confort de timing fort appréciable. Deux ans, de quoi bien ficeler le projet. Et l’on découvre les précieux ingrédients ayant conduit Sarkozy à la victoire : le « temps long » et puis la précision, les détails, le professionnalisme. Aussi étrange que cela puisse paraître, la campagne politique s’est plus jouée sur une aptitude à préparer un concours que sur une réelle opposition entre deux options politiques. Un candidat à l’ENA disposant de trois ans de préparation a plus de chance de l’emporter face à un concurrent ne disposant que d’un an. Un candidat à l’IEP ayant reçu des cours particuliers des meilleurs professeurs sera reçu dans les premiers. Telle fut la stratégie gagnante d’Emmanuelle Mignon, attirer à elle tous les intellectuels et experts, les tester et choisir les meilleurs pour participer aux conventions thématiques.
Le principe ayant gouverné la campagne de Sarkozy, bien que non explicite car cela eût été grotesque, c’est de trouver à la France des problèmes, avérés certes, et de persuader les Français que Sarkozy c’est la solution. En une image, cela s’est joué comme un concerto pour orchestre de problèmes et un virtuose aux solutions. Pour ce faire, il fallait les meilleurs experts en problèmes et en solutions pour jouer cette partie et écrire la partition, ce que firent Sarkozy et Mignon. Bien répéter avant la présentation au public. Le Boston Consulting Group a d’ailleurs proposé des exercices pour apprendre la cohérence. Par exemple, répondre à une question posée par Mme Michu et le lendemain, par M. Glandu. La suite est connue, mais l’affaire n’a pas été pliée dans l’allégresse tant à l’UMP les personnalités et susceptibilités du staff sarkozien sont divergentes. Un maître mot, synthèse. C’est ce qui caractérise selon Mme Mignon notre président, qu’elle considère comme une éponge, dans le sens où il est capable de lire et entendre un nombre considérable d’informations, de les assimiler, d’en faire une synthèse, un amalgame diront les critiques, pour ensuite faire fonctionner la machine à idées et trouver des propositions érigées en solutions. Nous voyons un côté moderne mais pas forcément dans le bon sens du terme. Disons un côté avant-gardiste du genre à justifier une idée parce qu’elle n’a pas été proposée auparavant, à l’instar d’un artiste qui crée un précédent et passe pour un créateur parce qu’il est le premier à oser.
Cette posture « je trouve une solution », adoptée par le candidat, semble persister chez le président, si bien que d’aucun ont pu trouver que Sarkozy se croit encore en campagne. Mû par une sorte d’inquiétude. Se sentant obligé de trouver des solutions même là où il n’y a pas de problème. Il suffit alors de faire croire qu’il y a un problème, comme la publicité sur les chaînes publiques ou bien l’enseignement de la Shoah. Et récemment, cette saillie de Mme Mignon sur les sectes. Encore un problème que Sarkozy, à la faveur d’une mise au point nette, se pose en garant du combat antisecte et se veut rassurant. Car Sarkozy solutionne tout, y compris quand il n’y a pas de problème et cela risque de durer un moment, jusqu’à l’inversion dialectique où Sarkozy, de solution, deviendra problème pour les Français.
L’entretien avec Mme Mignon est fort intéressant par ce qu’il dévoile sur des experts et intellectuels de gauche qui, abandonnant leurs convictions, se sont précipités pour participer aux « études de l’UMP », si bien que l’ouverture à gauche, les compositions des commissions, les saillies sur Jaurès et Blum, tout cela était déjà inscrit dans la tête de Sarkozy en 2004. Les mauvaises langues diront qu’il suffit de quelques hochets, de la soupe et la gamelle, pour attirer les intellectuels de gauche dans cette aventure, dont ils se sont retirés du reste en 2006, refusant de soutenir Sarkozy, en toute légitimité comme le signale Mignon. Toujours est-il que les frontières idéologiques, les identités classiques ont été brouillées et que le sarkozysme est devenue une méthode et une idéologie alliant le pragmatisme, le réformisme comme mise en pratique des solutions, sorties de la boîte à idées, la croissance comme horizon et le spirituel comme solution des espérances citoyennes.
Un point qui n’est pas du détail. L’intéressée admet que la gauche « est moins conne » que la droite, qu’elle a plus d’idées, qu’elle sait mieux les défendre, mais que Sarkozy a réussi à inverser la tendance, du moins en 2007. Cette précision prend tout son sens si on revient au début de l’entretien où Mme Mignon admet s’être débarrassée de la majorité de ceux qu’elle juge comme les incapables de l’UMP, les notables en rentes de situation. Bref, aussi clair que la logique du maillon faible. C’est cela la méthode Sarkozy, prendre les meilleurs ou du moins les mieux adaptés dans une mécanique et mettre à l’écart les tocards. Après les avoir testés. Le test étant aussi l’un des ingrédients de la méthode Sarkozy, sondages à la clé, et, d’ailleurs, ses dernières annonces ont souvent été des tests, télé publique, devoir de mémoire... Ce que n’aime pas Sarkozy, c’est une France qui ronronne, alors, il donne de l’impulsion comme le dit sa conseillère très spéciale ; il est le général des bonnes volontés qui regardent dans la même direction que lui. Il est investi d’une inquiétude impatiente et veut que tout aille vite, c’est un homme pressé.
L’idée d’un Sarkozy ennemi des intellectuels ne tient plus. Même si ses goûts esthétiques sont risibles, Sarkozy pratique le sérieux et sait s’allier le compagnonnage d’intellectuels compétents et efficaces pour réaliser son dessein de mettre en mouvement le navire des réformes. Goethe aurait détesté cette forme d’intelligence. Le sens du collectif est largement présent. Un collectif que Mme Mignon a eu l’occasion de pratiquer dans sa jeunesse catholique à Ginette et chez les scouts. Un collectif qui est aussi mis en avant et fort prisé par Sarkozy lorsqu’il est question de religion. Où il voit dans les instances religieuses une manière de diriger les attentes, canaliser les souffrances morales, les espérances et répondre aux questions. Décidément, Sarkozy est un adepte de la solution, accordant une place spéciale aux spécialistes qui apportent des solutions, que ce soit pour la croissance nationale ou l’espérance des gens. Son mentor, ce serait Auguste Comte, ordre et progrès, voilà la devise de Sarkozy, épris de société poussée vers l’excellence et qui sait pratiquer le culte, un culte, pour répondre à ses espérances. Mais la culture ? Pas le problème de Comte, ni de Sarkozy !
Pour finir, quelques spéculations intellectuelles, au risque de se tromper, assumé par l’auteur. Il est faux de croire que Sarkozy est un libéral. Pour preuve, son cercle d’étude de l’UMP, dirigé par Mignon, a carrément liquidé le « think tank chiraquien » censé incarner la réflexion de droite, autrement dit Fondapol, alors qu’il a fait place aux analyses émanant de la République des Idées, livres que s’est procurée Mignon, laquelle consent à répondre d’un oui vague à la question sur le zigouillage de Fondapol. Ce qui au passage, confirme mes intuitions sur la teinte libérale, au sens noble, limite Benjamin Constant, que j’avais entrevue à l’occasion du dossier sur la jeunesse proposé par Fondapol. Institution qui pencherait plutôt pour l’indépendance comme valeur. Une valeur que Sarkozy doit redouter car le jour où les Français sauront pratiquer l’indépendance et réduire l’obéissance, la dépendance, la peur, ce sera la fin de Sarkozy. Parce que le citoyen aura découvert que la politique de Sarkozy repose sur des faux problèmes ou, du moins, sur des problèmes sans importance majeure, des détails, le diable logé dans les détails dixit Mignon, le diabolique Sarkozy, génial, mais qui ne prend pas les problèmes à la racine ; et la radicalité, elle rime avec liberté, et la fameuse statue, elle est sans doute ce crucifix qui pourrait faire fuir ce diable de Sarkozy qui semble redouter la liberté des citoyens et on le comprend car un citoyen indépendant sait relativiser les problèmes et trouver ses propres solutions. L’attaque la plus percutante qu’on puisse faire à Sarkozy, c’est de lui dire qu’il est inutile, sous réserve d’être habile en analyse et rhétorique. Analyse car il faut d’abord prouver qu’il est inutile. |
Les sectes sont un non-problème en France, voilà ce qu’aurait déclaré la directrice de cabinet de Sarkozy, minimisant du reste la menace de la scientologie et tenant des propos assez détonants.
Le grand public connaît très peu Marie-France Garaud et Jacques Juillet, ce tandem dont la postérité retiendra qu’ils ont drivé Jacques Chirac, voire qu’ils en ont fait un pur-sang de la politique entraîné pour parvenir aux plus hautes fonctions de l’Etat. Ce qui est exact, mais la face cachée de ces deux anciens conseillers du précédent président, c’est leur passion idéologique, violemment opposée au progressisme de Chaban-Delmas, et son concept de nouvelle société, en quelque sorte la rupture qu’attendait la France après 68, que Giscard amorça avec deux réformes emblématiques, la loi Veil sur l’avortement et le vote à 18 ans. C’est ensuite Mitterrand qui ira le plus loin dans cet élan porté à gauche, conseillé entre autres par Jacques Attali qui, lui, est bien connu du grand public. Garaud, Attali, les conseillers très spéciaux sont peu nombreux. Sarkozy a su lui aussi en choisir quelques-uns, mais les plus influents ne sont pas ceux que le grand public connaît et que le président a choisi d’exposer, comme Claude Guéant et Henri Guaino, scribe officiel du prince, mis en avant par l’Elysée, servant de bouclier en forme de tête de Turc spécialement adaptée pour un lynchage médiatique et comme le type aime ça et, de plus, semble coulé dans de l’acier mental, alors la mécanique fonctionne à merveille. Mais dans l’arrière-cour de l’Elysée, Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet du président nommée le jour même de l’investiture du président, est peut-être l’une des pièces maîtresses dans le dispositif de Sarkozy, une dame qui joue un rôle équivalent, sinon plus important que celui d’Attali sous Mitterrand. Et qui, elle aussi, rédige les discours présidentiels.
Très récemment, Mme Mignon est sortie de sa réserve, avec l’aval du président, c’est sûr. C’est elle qui a affirmé que le président irait jusqu’au bout dans son projet de devoir de mémoire à l’école et qui vient de faire une sortie médiatique dont on pressent une médiatisation passionnée vu l’état de guerre psychique actuel. Dans un entretien au magazine VSD, elle aurait déclaré que les sectes sont un non-problème en France, puis que la scientologie n’est pas une menace, étant par ailleurs reconnue comme religion dans d’autres pays, que la lutte contre les sectes a permis de dissimuler les vrais sujets, enfin que la liste des sectes consignée dans le rapport parlementaire de 1995 est scandaleuse. C’est certain, le buzz va détoner, surtout sur le web où les blogueurs vont gloser sur d’hypothétiques liens entre le président Sarkozy et l’acteur Tom Cruise, que la rumeur présente comme numéro 2 de la scientologie et contre lequel a été lancé une fatwa par les hackers de la toile. Les propos de M. Mignon sont déjà relayés ce 20 février par toutes les rédactions du web, Point, Express, Obs, Libé, Monde, Croix... Et l’intéressée de démentir. Et VSD de confirmer, si bien qu’on se perd et le site de l’Obs de rectifier son billet en ligne.
Mais le 7 décembre 2004, n’avait-elle pas déjà énoncé quelques propos audacieux, se réclamant de l’ordre, croyant à l’effort, au mérite, à la magie de la main invisible du marché et du reste, disposée à concevoir une éducation nationale entièrement privatisée. Pour ensuite démentir et faire amende honorable quant à un jeu de provocation auquel elle s’est prêtée face aux journalistes. Il n’y a pas à dire, si Mme Mignon n’existait pas, Sarkozy l’aurait inventé. Toujours est-il que la saillie sur les sectes est à observer comme un symbole, voire un point de détail s’inscrivant dans un ensemble idéologique plus sérieux, porté car cette ancienne majore de l’ENA qui, sans doute, représente du gros gibier face à des Minc et des Guaino devenant du menu fretin pour filets médiatiques aux mailles trop fines. Avec ces propos sur la privatisation de l’Education, on comprend mieux cette idée de chèque établissement que chaque famille irait dépenser dans l’école ou le collège de son choix. Cette dame a sans doute de grandes ambitions et se trouve prise dans la fascination du pouvoir, elle qui campe à l’Elysée alors qu’elle avait juré que sa mission de conseillère du candidat Sarkozy une fois achevée, elle retournerait au Conseil d’Etat. Et le journaliste de se demander si elle jouait les désintéressées ou si elle était sincère. Maintenant, nous savons qu’elle avait menti, ou bien au journaliste, ou bien à elle-même.
Dans sa biographie, nous trouvons une éducation religieuse. L’intéressée se dit d’ailleurs de droite et catholique, ayant fréquenté le très catho lycée Ginette à Versailles, puis les scouts unitaires de France, ayant nombre d’amies devenues religieuses. Ensuite, parcours relativement atypique, licence de théologie avortée, ESSEC, IEP, ENA, Conseil d’Etat et conseil du prince (comme d’ailleurs Eric Orsenna, maître de requêtes dans le même Conseil et plume de Mitterrand). La suite est connue, accélération fulgurante chez Sarkozy, dont elle figure au cabinet de l’Intérieur, pour ensuite conduire les « études de l’UMP », vaste programme de recherche pré-électoral où s’est jouée la victoire des idées de la rupture conservatrice. Pour bien comprendre ce qui s’est passé et sans doute, ce qui nous attend, le lecteur pourra lire en détail cette interview de la dame, fort documenté en détails de forme et de fond. Affaire à suivre pour une analyse de fond.
Maintenant, on peut s’interroger sur cette sortie médiatique soudaine d’une femme de l’ombre ayant confié son peu de goût pour l’exposition médiatique. Est-elle en service commandé ou bien y aurait-elle pris goût ? Toujours est-il qu’elle arrive au bon moment, pour attaquer dans les médias sans trop exposer le chef et préparer, diront les maîtres du soupçon, on ne sait quelle réforme concernant la lutte contre les sectes, voire un accueil critique, mais bienveillant au nom de la laïcité aveugle qui ne reconnaît plus les cultes et s’éprend de tout élan spirituel, dût-il être administré par quelques mouvances jugées sectaires. Mais ne cédons pas à la parano, il est juste question pour l’instant d’une remise en question des missions de la Mivilude, qui selon MAM, ministre pas que de l’Intérieur, mais aussi des cultes, doit s’adapter à une reconnaissance de la liberté de croire. Alors que M. Mignon rappelle le plaidoyer de Sarkozy pour qui la spiritualité doit jouer un rôle dans la société contemporaine, accompagnant la quête de sens autant qu’une croyance porteuse de valeurs. Tout en critiquant la Mivilude, organisme d’Etat chargé de lutter contre les sectes, de ne produire que des rapports. Oui mais si c’est sa mission, pourquoi le lui reprocher ? On nage en pleine confusion sur un sujet sensible et pour l’instant, le maître mot face aux manœuvres élyséennes, c’est vigilance. Ensuite, selon l’évolution de la situation, le mot résistance sera de mise. Vigilance, ce mot est venu spontanément à mon esprit, sans aucune association d’idée avec l’appel à la vigilance lancé par 17 politiques. Mais pourquoi pas se dire que le citoyen doit lui aussi prendre en charge cette vigilance.
Un dernier point sur le mot vigilance. Il ne veut pas dire surveillance, n’ayant aucune connotation policière ou militaire, mais il est formé à partir du mot vigie. Etre vigilant à l’ère de Sarkozy, c’est rester au poste de vigie, éventuellement se forger un tel point de vue pour tenter de voir dans quelle direction le capitaine, pardon, notre guide de la rupture Sarkozy, nous conduit au gré de son changement de cap.
Voici un billet construit à partir d’informations toutes récentes, des faits advenus après le 14 février qui mis bout à bout tracent des tendances générales vers lesquelles le monde s’oriente. J’ai retenu quelques thèmes. D’abord l’économie, avec d’un côté des riches de plus en plus riches, peu enclins à financer les dépenses publiques, c’est même le contraire. D’un autre côté, des menaces sévères sur l’emploi, des luttes salariales à répétitions et dont le niveau semble s’être accru ces derniers jours. Deux cadres de l’usine Kleber-Michelin à Toul, séquestrés sur fond de licenciement de grande ampleur et de fermeture d’usine. Mais on a promis un plan de reclassement aux employés ainsi qu’une prime jugée satisfaisante par les syndicats. Sans jouer les mauvais esprits, on sait très bien que seul un tiers des salariés trouvera une seconde vie professionnelle satisfaisante. C’est ce qui est arrivé chez Moulinex. A Bordeaux aussi, la tension monte, chez Ford ; la perspective d’une fermeture du site en 2010 a suscité la formation de piquets de grève ce 18 février 2008. Alors que chez L’Oréal, les salariés sont en grève pour obtenir de meilleures rémunérations. A Marseille, les employés de Carrefour ont obtenu, après un dur conflit, 15 jours, de substantiels avantages, comme travailler trois heures de plus par semaine et le rehaussement du ticket restaurant de 3,05 à 3,50. Quelle générosité, 45 centimes par jour ! Et d’autres menaces pèsent.
Outre-Rhin, un cabinet d’études révèle que les cadres dirigeants de 1 300 entreprises examinées ont vu leur rémunération augmenter de 17,5 % en 2007. Cette annonce fait suite à l’un des plus grands scandales financiers de ces dernières décennies. Un nombre conséquent de personnalités disposant de grosses fortunes sont soupçonnées d’avoir planqué leur fric eu Liechtenstein pour échapper au Fisc. Alors qu’en Italie, un projet de fiscalisation des yachts de luxes et riches demeures sur les côtes de Sardaigne vient d’être invalidé par la Cour constitutionnelle italienne, après une saisine du gouvernement Prodi. Et, en France, le nombre des personnes assujetties à l’ISF a grimpé de 460 à 530 000, des rentrées fiscales en augmentation, sous réserve que les restitutions liées au bouclier fiscal de Sarkozy soient marginales. Le monde de l’argent est bien soigné et la banque Northern Rock, qui a trop joué avec les subprimes, se voit nationalisée par le gouvernement britannique, ce qui, avec la baisse des taux de la Fed, constitue un signal fort aux institutions financières. Jouez raisonnablement avec le fric, en cas de problème majeur, les élites politiques déploieront le parachute étatique. Ce n’est certainement pas une œuvre de bienfaisance envers les riches, mais une mesure destinée à rassurer les acteurs du système et les populations. Quant aux riches, ils peuvent tout se permettre, y compris l’arrogance, comme Flavio Briatore qui a financé des pages de pub pour lutter contre les taxes sur l’hyper luxe et il n’y a pas longtemps, l’exil fiscal de Johnny. C’est indécent, mais la société est devenue indécente. Les injures racistes d’un supporter de foot, médiatisées sur un stade ou dans un bus conduisant des supporters du PSG, ne valent pas mieux.
Ces derniers jours, après la Saint-Valentin, jour des amoureux, mais aussi du désamour entre les signataires de l’appel de Marianne et le président, les mauvaises nouvelles s’accumulent. Elections au Pakistan sur fond de terrorisme. L’Afghanistan est à la même enseigne. Le monde ne va pas bien et c’est un lieu commun. Des zones sont sous tension. Y compris au Danemark où des émeutes ont duré une semaine après la parution d’une caricature de Mahomet. L’indépendance du Kosovo n’est pas forcément une bonne nouvelle. Serbes en colère. Géopolitique à risque. Nationalisme et patriotisme étant l’antichambre de la guerre. Un 14 février et ce qui s’ensuit, résonnant comme la croissance des haines et des guerres civiles généralisées. Rien de neuf... excepté Fidel Castro jetant l’éponge, une nouvelle, ni bonne ni mauvaise. Et une éclaircie, le résultat des élections au Pakistan, un événement qui tranche dans ce lot de mauvaises impressions et nouvelles d’actualité !
Une analyse ? Elle paraît tellement évidente. Un monde à la compétition accélérée, aux moteurs en surchauffe, produire, faire du profit ou périr, telle est la devise des entreprises, la même que pour le scientifique dans son labo, publish or perish disent les Anglo-Saxons. L’économie est la poursuite de la politique par d’autres moyens, et celle-ci la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Le temps de la guerre éclair économique est bien installé ; un Blitzkrieg de la finance, avec par exemple quelques artificiers traders. Hauts rendements possibles si bien inséré dans le réseau, mais société à risque élevé de décrochage pour les individus les plus fragiles, mal placés, indociles, artistiquement décalés. Et maintenant, quelques parenthèses teintées de pessimisme.
L’existence humaine n’étant que conflit, jusqu’à la fin des temps. Etant entendu que la fin de l’Histoire sera accomplie quand l’humanité aura disparu. Fin comme achèvement, point final. On est sûr de la fin, mais nul ne peut savoir dans quel état l’humanité sera à ce moment. Loi des séries, les entreprises licencient, les syndicats trop indulgents, les intellectuels bien indifférents et, en Amérique, des excités tirent au pistolet dans les écoles et les universités. La haine est l’essence du genre humain. Mais l’amour aussi. La partie n’est pas encore finie. Il faut bien vivre et poursuivre l’histoire. Tant qu’on reste debout. La situation actuelle n’a rien de comparable avec celle de l’Occupation, bien plus tragique, mais aussi bien plus simple, on savait quel était le camp à combattre et abattre. Deux choses rendent un peuple indestructible, l’amour, quand c’est le moment, et la haine, quand c’est nécessaire.
La haine, c’est celle proclamée des résistants communistes face aux Allemands après la rupture du pacte germano-soviétique. Le film de Christophe Nick diffusé ce 19 février sur une chaîne publique, en témoigne. D’étranges résonances dans mon esprit. Quand je vois ces officiers nazis pillant la France, ses bouteilles de bon vin bues à la hussarde, avec désinvolture, signe de la suffisance d’une bande de nases en uniforme assis sur des siècles d’Histoire balayés et digérés en un instant. Ces images résonnent dans ma tête et s’associent à d’autres images, celles de ce monde de paillette, de parvenus et de fric qui, un soir au Fouquet’s, célébra la victoire d’un président. N’ayant pas le talent littéraire de Luis de la Miranda, je ne pourrai évoquer avec précision ce télescopage d’images qui ne voit pas être considéré comme une accusation.
Cette association d’images rejoint ainsi celle d’un écrivain ayant recoupé la festivité contemporaine et Auschwitz. Un billet que Murray aurait apprécié, aux résonances étranges rédigé par Luis de la Miranda que je cite : « Il me reste cette idée personnelle : de la même façon que l’humanité qui a produit Auschwitz me paraît étrangère, autre, lointaine, c’est aussi l’impression que j’ai souvent eue, à quelques exceptions près, depuis mon adolescence, dans les soirées festives avec des inconnus. Les fêtards extasiés au discours minimaliste et répétitif que l’on rencontre dans les lieux dédiés à la fête m’ont souvent paru appartenir à une autre humanité, lointaine, étrangère, et j’ai parfois souffert, plus jeune, de ne pas parvenir à être si futile, ou si l’on préfère, léger » (Le Monde 12/02/08). Après avoir vu le document sur la Résistance, une autre « barbarie » vient à l’esprit, celle qu’on peut juger en observant les manœuvres de Charles Beigbeder et autres lieutenants de la rupture (ou distance) avec les dispositifs du Conseil national de la résistance, l’arrogance de ce monde de paillette, de ces parvenus en yachts démesurés, de ces patrons qui ont perdu toute notion de l’argent et se croient autorisés à piller leur entreprise, voire voler le Fisc et, de ce fait, dépouiller un Etat de ses moyens pour tenter de rendre un peu plus humaines les sociétés hyper-modernes. Ajoutons aussi le scandale des boîtes de production pillant l’argent des télés publiques.
Un télescopage ne vaut pas pour analyse, il traduit une appréciation subjective livrant du sens produit par la raison herméneutique, comme par exemple dans une œuvre d’art dont la signification n’est pas évidente au premier abord. C’est donc une interprétation des événements récents qui surgit à travers l’audacieux recoupement effectué par Miranda. Dont je n’ai fait que suivre les sillons en livrant cette sentence. Les administrateurs et exécutants du nazisme évoquent pour moi une autre humanité, lointaine, implacable, violente, bestiale et barbare et cette autre humanité étrangère, elle transparaît également dans ce monde où l’on brasse des millions, où l’argent roi rend fou et où il semble bien que le souci de la vie civile ait disparu, un monde auquel on pourrait associer quelques intellectuels et politiciens en vue, devenus cyniques, voire carrément bêtes dans leur activisme intempestif et leurs propos arrogants. Même si les individus sont égaux en droit, l’humanité est livrée au schisme, à la foi dans le champ objectif et, maintenant, dans le domaine de la subjectivité. Cette coupure, pressentie depuis une décennie, prend des formes et des contenus divers selon la place où se situe la conscience. |
C’est un précédent dans la Ve République et maintenant, à l’âge de la rupture, plus rien ne nous étonne, les phénomènes strato-politiques vont se répéter de mois en mois. Jamais par le passé, un président n’a suscité une telle défiance au point que trois grandes figures de la politique prennent l’initiative de créer, de leur propre chef, une cellule de vigilance censée observer la politique de Nicolas Sarkozy et surveiller des dérapages désignés, faute d’un vocabulaire plus précis, comme des dérives monarchiques. Ces trois personnages, ce sont les numéros deux et trois des présidentielles, autrement dit Ségolène Royal et François Bayrou, totalisant plus de 40 % des suffrages au premier tour, auxquels s’ajoute le chef de lance de cette fronde de haut calibre, Dominique de Villepin, dernier Premier ministre en date. A ce triumvirat frondeur, s’associe une belle brochette de personnalités de premier plan, Jean-Pierre Chevènement ou Nicolas Dupont-Aignan. Même si Noël Mamère fait partie du lot, on est loin d’une fronde du genre TSS, gauchisante et idéologique. C’est tout le contraire. L’Elysée est mise sous surveillance par des personnalités compétentes douées d’une légitimité incontestable. Le premier signe, c’est que les institutions républicaines sont jugées insuffisantes pour contrecarrer les « excès » d’un président de la République. Par le passé, les mécanismes politiques ont fonctionné, qu’ils soient légaux, inscrits dans la Constitution, ou bien émanant de la rue qui du reste a eu la peau du CPE de Villepin. Or, pour la première fois, une instance qui n’est pas la rue, et qui émane du champ politique, s’érige en institution indépendante, autoproclamée, se déclarant autorisée à exercer un droit de regard sur la politique du président Sarkozy. C’est un fait sans précédent indiquant la profondeur et l’intensité du malaise régnant. Les événements récents ont été marquants et semblent s’insérer dans une logique d’ensemble qui, parvenue à un certain stade, a justifié la création de ce haut comité de vigilance contre les dérives monarchiques de Sarkozy. En fait, nous pourrions parler de dérives « dictatoriales » de Sarkozy ou plus raisonnablement d’autoritarisme ; en examinant deux exemples de comportement non appropriés de Sarkozy (d’une gravitude plus grave qu’un cigare de Clinton) ; l’affaire de la mémoire de la Shoah et l’audiovisuel public. Sarkozy avait décrété de son propre chef une lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet aux collégiens. Voilà qu’il récidive en improvisant sur l’enseignement de la Shoah auprès des écoliers. Imposant ce que l’enfant doit entrer dans sa conscience morale. Ne sommes-nous pas dans le cas d’une dérive dictatoriale, sans aller jusqu’à comparer avec Staline, Pétain, Mao qui, eux, ont été de vrais dictateurs imposant entre autres une morale à la jeunesse. Il y aurait matière à réfléchir sur la séparation des pouvoirs et, notamment, de l’exécutif et du pouvoir spirituel. Cas de figure qui n’est pas prévu par Montesquieu, mais qu’on peut déduire de la séparation de l’Eglise et de l’Etat décrétée en 1905. Les laïcs voient dans cette loi la préservation de la République face aux diktats de la religion. Mais la loi de 1905 devrait garantir aussi la préservation de la religion, de la spiritualité et des valeurs morales vis-à-vis de l’Etat. Puisque Sarkozy met quelques coups de canif dans ce principe, il faut défendre cette séparation, l’étendre, revendiquer l’autorité du dispositif éducatif et la non-intervention du politique dans ce champ. Le danger de la société actuelle, c’est d’une part la décomposition des citoyens régressant au stade de masse et d’autre part les dérives autoritaristes d’un Etat épris de sa puissance, son narcissisme directif, prenant la société civile comme une substance psychologique qu’il faut prendre en charge. Autre point à surveiller, l’audiovisuel. Après son effet d’annonce, Sarkozy décide de créer une commission, une de plus après celle sur la croissance, que Le Figaro rapporte ainsi : sa mission : « proposer une nouvelle identité pour le service public audiovisuel à l’ère du numérique », « faire des propositions permettant au gouvernement de rédiger le nouveau cahier des missions et des charges du groupe France Télévisions ». Et, surtout, « proposer les modalités de financement du nouveau modèle économique de la télévision publique ». Il faut le faire, alors qu’un CSA perfectible certes, mais légitime, exerce son autorité sur l’audiovisuel qu’elle souhaite autonome et républicain, voilà qu’un coup de canif est porté à cette séparation entre les médias et l’Etat. Au nom de quoi l’Etat aurait comme mission de proposer une identité pour les chaînes publiques et une légitimité à leur établir un cahier des charges. Voilà qui rappelle l’ORTF, la voix de la France et Peyrefitte. Mais il y a fort à parier que la fronde de l’audiovisuel, déjà présente, se fera entendre, comme du reste avec la question de la Shoah alors que le « comité Villepin » pourrait s’associer à une fronde nationale. Pour calmer les esprits, il suffit d’acheter les gens et le gouvernement aura la paix, mais les caisses sont vides. Alors tout devient possible dans ce contexte politique plutôt délétère. Défiance, méfiance et crise de confiance. La société française entre dans une zone à risque. Bien étrange, cet entêtement à imposer cette nouvelle mesure éducative contre l’avis de la majorité des intéressés, instituteurs, psychologues et la désapprobation de personnalités politiques, notamment Simone Veil. Mais, dit Xavier Darcos, comme Sarkozy a montré la voie, alors on ne peut pas reculer et il faut y aller, c’est décidé, sans aucune concertation. N’est-ce pas là un comportement propre aux dictatures ? Sarkozy en guide d’une France en perdition morale et culturelle. Sarkozy en Mao de la révolution culturelle de la rupture ? Et pour la suppression de la publicité, même attitude. Au lieu de faire débattre les intéressés, d’associer le Parlement, M. Sarkozy crée une commission pour mettre en forme son idée, sa décision et l’imposer. |
A travers la prise en charge de la mémoire des enfants juifs victimes de la Shoah, n’assiste-t-on pas à une tentative de faire entrer le religieux à l’école? Telle est la question troublante que se propose d’instruire ce court billet.
La question des morts n’est pas un point de détail. D’ailleurs, la manière dont les peuples règlent la question des morts, prennent soin des corps et des âmes défuntes, permet de caractériser les sociétés. Des rites précis, codifiés, sont organisés à l’occasion des décès, avec la participation d’une tribu, de proches et, le plus souvent, un homme de foi, administrateur du culte. Ici, en France, la cérémonie religieuse est encore la règle pour la plupart. On ne se marie plus trop à l’Eglise, de moins en moins d’enfants sont baptisés, mais les bénédictions sont la règle, même pour les familles peu croyantes, voire même pour les obsèques d’un défunt n’ayant jamais pratiqué et devenu athée. Plus tard, les proches iront au cimetière, ne serait-ce qu’une fois par an, pour déposer dans un moment de recueillement une gerbe en versant une larme. Quelques familles célèbrent le défunt à travers une messe annuelle commémorant le décès. Avec la mort, on entre dans les secrets de famille, on pénètre dans l’indicible de l’absence et on cultive le silence du sacré. Le mot est lâché. Sacré, voilà le caractère qui définit bien tout ce qui entoure la mort d’une personne et d’ailleurs, on ne touche pas aux morts. Même si quelques-uns s’emploient à salir la mémoire d’hommes publics, ce qui participe de la vie historienne d’un peuple, on ne profane pas une tombe. C’est d’ailleurs sévèrement réprimé par la loi. Et dans une famille, on le tait le plus souvent lorsqu’on veut évoquer les travers d’un défunt.
La mort revêt un côté sacré, donc inviolable. Plus précisément, elle définit un espace. Le sacré étant un lieu où l’on s’interdit de pénétrer. Ou du moins, on pénètre que si on y est autorisé. Un deuil est sacré. Il ne se porte que par les proches, qui ne vont pas chercher aide chez leur prochain, excepté les individus spécialisés pour aider au travail de deuil, le curé et souvent le psy. On se trouve ici au plus intime de l’âme.
La religion, c’est aussi relier, entretenir un lien avec l’altérité, le tout autre. En se reliant au Christ, les chrétiens créent un lien communautaire. Quant au lien spirituel avec un mort, il participe aussi de cette communion. Certains parviennent à entrer en contact avec un proche. Parfois un compagnon, comme le racontait Madly Bamy, qui partagea la vie de Jacques Brel. En ce cas, le mort revêt un caractère surnaturel, définissant la dimension verticale de l’existence, le lien par-delà le temporel et à travers deux personnes, l’une vivante et l’autre décédée, un lien intime de nature sacrée. Et la survie par-delà le temps, le matériel.
Que penser alors de cette mémoire proposée à chaque écolier devant prendre en charge la mémoire d’un autre ? Ce n’est pas un banal exercice historique de remémoration, comme cela se passe dans la vie républicaine, ni un élément pédagogique (de nature intellectuelle et non pas spirituelle et affective) car, à ce qu’on sait, l’Histoire ne s’est jamais enseignée en demandant aux élèves d’entretenir un rapport intime avec un personnage historique, ni un simple manant du peuple évoqué dans un texte ancien. Avec cette mémoire d’un mort, doté d’un prénom, on a affaire à une relation relevant de la communion, du sacré, de l’intime, de la relation imposée à une altérité, comme peut l’être celle du chrétien qui communie avec le Christ et partage sa souffrance. N’est-on pas dans le cas d’un chemin de croix, d’un fardeau de l’existence que les chrétiens célèbrent toutes les années à l’occasion des fêtes pascales. Ils le font, mais dans un contexte religieux et non pas laïc. Que dirait-on si l’école républicaine amenait les élèves de CM2 à participer à ces chemins et porter la croix du Christ en guise de célébration de la mémoire d’un autre qui se sacrifia pour le bien de l’homme ? Eh bien, avec cette mémoire des juifs morts en camp de concentration, Sarkozy n’impose pas autre chose aux petits Français que de porter symboliquement la croix de ces sacrifiés de l’Histoire et ses horreurs.
Alors, cheval de Troie ou cheval de croix ? Sarkozy joue dangereusement avec les fondamentaux de notre nation, inventant même une nouvelle pratique de religion, plus proche de la religion positiviste inventée par Auguste Comte, la religion de l’humanité. Tout cela est grave.
Et je suis passé sur le cas des écoliers de confession musulmane qui pourraient réclamer qu’on entretienne une mémoire avec un autre enfant, ce gosse palestinien tué sous les yeux des caméras pendant l’intifada qui, toutes proportions gardées, est vue comme leur Shoah par les Palestiens et les peuples arabo-musulman. Sarkozy joue avec le feu et les symboles. C’est plus grave que la simple affaire du CPE. En a-t-il conscience ?
Les plus anciens textes écrits par les hommes attestent de la présence de conflits au sein des sociétés, à l’intérieur d’ensembles sociaux, mais aussi entre organisations sociales. La guerre est le signe le plus manifeste de l’existence des conflits n’ayant d’autre solution pour être résolus que le combat entre groupes ou plus souvent, d’armées organisées, jusqu’à ce que l’adversaire soit éliminé ou bien capitule, acceptant de reconnaître la partie perdue. Le fait même que la spécialisation tripartite indo-européenne inclue la classe des guerriers en dit long sur la place prépondérante du conflit dans les affaires humaines. Depuis les premiers conflits, la guerre n’a jamais cessé, entrecoupée de périodes de paix selon les périodes et les lieux géopolitiques. Mais, même sans guerre, les sociétés sont traversées par les conflits mettant aux prises des individus, des groupes, des communautés, des factions, des intérêts divers et divergents. La guerre est violente, mais il existe des tas de violences sans qu’il y ait une guerre et ainsi se dégage l’expression de la société dans son essence conflictuelle. Si bien qu’on peut admettre, avec Héraclite puis Hegel, que le conflit est l’essence des choses, naturelles dans la lutte pour la survie et humaines, dans les luttes pour des intérêts antagonistes. Hegel voit même un progrès des sociétés vers la liberté à travers les différentes étapes subordonnées au principe universel de la dialectique. Mais rien ne laisse supposer que le conflit soit la (seule) ou une cause du progrès. En renversant la priorité causale, le conflit pourrait très bien apparaître comme un résidu, un résultat, un épiphénomène, d’ampleur certes, mais concevable comme un résultat de la société. En paraphrasant une formule de Cabanis, le conflit serait à la société ce que la bile est au foie, autrement dit, une sécrétion. Mais avec une différence fondamentale, la bile est utile au fonctionnement de la digestion et donc de l’organisme, alors que le conflit ne serait pas utile, du moins directement et, si c’est le cas, ce n’est certainement pas sous la forme des guerres destructives que l’humanité a connues ces derniers siècles. Pourtant, les guerres dont utiles pour certains analystes y voyant un levier pour la croissance économique et une motivation pour la recherche en armement dont on connaît des retombées civiles entrées dans l’usage public, comme l’internet. Pourtant, une question dérivée se pose. Les guerres sont-elles vraiment utiles et un monde sans guerre est-il possible ? Attention, cela ne veut pas dire un monde sans conflit. Loin s’en faut. Partons d’un autre champ, celui de la compétition, sportive notamment. La course à l’efficacité des formules 1 sur circuit engendre des retombées dans la construction automobile. D’une manière plus générale, ce qui pourrait se substituer à la guerre comme levier et ressort du progrès, c’est la compétition économique, la concurrence, moteur puissant pour mobiliser les entreprises, les intelligences, les nations. C’est d’ailleurs l’enjeu clairement spécifié du protocole de Lisbonne avec le concept d’une économie de la connaissance. Concept clair mais à l’énoncé trompeur puisqu’il s’agit plutôt d’une compétition concurrentielle dont l’instrument est le cerveau humain, à l’instar de l’haltérophilie qui se sert des muscles. Cela dit, une société de compétition et de concurrence est tout à fait envisageable sans conflit, pour peu que les règles soient édictées et observées. Ainsi, la guerre n’est pas indispensable au progrès technique, mais celui-ci sait s’en servir, comme il se sert de la compétition. Quant à la cause des conflits, il semble bien qu’on doive la chercher du côté de l’essence désirante de l’homme. Désir de posséder, d’acquérir, et donc source de conflit portant sur des choses. Ensuite désir de dominer, de posséder l’autre, de lui imposer soumission sans raison et donc conflit portant sur les hommes. De ces deux sources de conflits sont nés deux types de droit, le positif, hérité des Romains, portant sur les choses. Ensuite le droit naturel, issu des Lumières, dont le principe est de reconnaître que l’homme est distinct par essence d’une chose (animal inclus) et, donc, qu’il n’appartient qu’à lui-même, même si la société peut exiger de lui quelques devoirs au nom de l’intérêt commun. Le droit sert à arbitrer les conflits et la force est employée quand le droit et la négociation ont épuisé leur possibilité de neutraliser le déclenchement d’un conflit. Que ce soit un différent entre nations ou entre individus. Il semble donc qu’il faille distinguer deux types d’antagonismes dans la nature et la société, le premier serait de l’ordre du vivant, de la compétition pour les choses, bref, une lutte concurrentielle, comme cela se produit chez les espèces, puis dans l’économie. Si cette lutte permet le perfectionnement naturel des êtres vivants, on pourrait dire qu’il est aussi à la base du progrès technique et de son accélération, incitant les ingénieurs à innover, les entrepreneurs à perfectionner leur capacité productive, les commerciaux à faire le succès des entreprises performantes qui vendent et font du profit. Dans ce contexte, la pratique de l’évaluation ne fait que renforcer, légitimer et optimiser cette course à la performance. Comme si travailler était devenu une compétition sportive. Le second antagonisme serait de nature conflictuelle entre les hommes et, si l’on en croit Hegel et sa vision de la dialectique entre le maître et l’esclave, puis sa phénoménologie du négatif, du conflit advient peu à peu la liberté humaine. C’est l’esprit et non plus la technique qui se « perfectionne », sous réserve que la liberté puisse être qualifiée ainsi. C’est plutôt l’esprit qui advient, émerge d’un long calvaire, en se confrontant à ce long chemin parsemé de chocs et d’adversités. Ce que dit Hegel, c’est qu’à la fin de l’Histoire, le processus est achevé. L’Etat universel institue la reconnaissance de tous. C’est très spéculatif et théorique. Toujours est-il qu’à travers les conflits entre individus et groupements, l’existence humaine apparaît dans sa vérité, y compris dans ses excès de violence. La société est dure et la violence apparemment « inutile ». Tout au plus sélectionne-t-elle les individus les plus résilients, devenus psychiquement forts et de ce fait, apparaissant comme plus libres que d’autres, fragiles, soumis et devant « raser les murs », asservis en quelque sorte. Les violences ne sont pas que physiques. Les mots sont utilisés et, par les temps qui courent, les violences verbales se sont semble-t-il décomplexées. Ainsi, plutôt que d’interroger les conflits de civilisation, essayons de comprendre la civilisation du conflit, sans la réduire à cet aspect, essentiel certes, mais qui ne recouvre pas le sens et le vécu de l’existence humaine en société. Si les conflits sont liés à des désirs exacerbés et des volontés dominatrices, alors, la technique ne peut qu’élever le niveau moyen du conflit universel sur la planète. Au lieu de sevrer les désirs, la profusion d’objets de consommation, alliée à une rareté croissante des ressources naturelles (et du terrain à bâtir qui est aussi une ressource naturelle à sa manière), ne peut que renforcer les conflits en individu au sein des sociétés. Les sens sont excités par les images et les gadgets, la mode et les jouets sophistiqués. D’un autre côté, les technologies de contrôle, de surveillance, les armes, légères où massives, ne peuvent qu’inciter les gouvernants et les factions à en faire usage, tout en les développant. Un monde violent se dessine, avec des zones plus sensibles. Un monde qui certainement s’égare à travers une mauvaise « gestion » de la violence et des tensions. Pourtant, les conflits sont souvent nécessaires pour crever des abcès et révéler des zones antagonistes se revendiquant d’une légitimité et dont l’expression permet de se parler car le conflit est souvent une forme de dialogue et parfois, un prétexte pour faire débat quand les règles instituées du dialogue sont inopérantes et doivent être transgressées. C’est notamment le cas du SMS, vrai ou faux, divulgué par Airy Routier, lequel a été attaqué au pénal, c’est-à-dire violemment, par Sarkozy, et Carla son épouse de surenchérir pour s’excuser ensuite et toute la rédaction du Nouvel Obs conviée à un examen de conscience. Ou bien ce journal tente un aggiornamento et rebondit en revoyant une stratégie offensive et intelligente, ou bien il abdique, reconnaissant s’être fourvoyé. On apprend beaucoup des conflits, qui disent des choses cachées de la société. Le conflit est nécessaire pour faire progresser, mais, s’il n’est pas stoppé, il devient délétère et violent, destructeur. Le conflit appelle une réponse. C’est une manière de provoquer le dévoilement, ou à défaut d’exister. Sarkozy et la presse sont en conflit et ils existent, se servant mutuellement de leurs provocations. Ahmadinejad et Bush font de même, avec des risques d’une autre envergure. En ce sens, le conflit est une manière de prendre conscience de son existence, de la faire émerger, de sa présence au monde, et on rejoint sur cet aspect Hegel. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en s’opposant qu’on devient libre en esprit ! Et un homme libre a moins besoin d’user de la violence. Du moins, on peut le penser. Ce qui nous raccorde à un récent livre intitulé Eloge du conflit et dont les auteurs (Michel Benasayag et Angélique del Rey) concluent à un bon usage du conflit qui, s’il est refoulé, conduit à la violence. Eh oui, être en conflit, c’est mieux que de nourrir des ressentiments, cela permet de se parler quand on n’a pas assez de mots et d’impact pour se faire entendre ! |
Une fable pour commencer. Par une chaude journée d’été, Sarkozy et Guaino se rencontrent à Paris et le premier découvre que le second exerce le métier de copiste, ayant notamment retouché les interviews de Jacques Chirac. Ensemble, ils se découvrent des centres d’intérêts communs et un rêve partagé, celui de vivre à l’Elysée s’ils le pouvaient. Un héritage fort opportun, celui de Chirac, va leur permettre de réaliser leur rêve. Ils reprennent une officine parisienne, l’UMP, le premier se faisant élire président et, ensemble, ils se lancent dans la politik-culture, mais cette activité va s’avérer être un désastre, avec leur incapacité à comprendre les choses bien qu’ils se soient lancés dans l’étude de la biologie, de l’histoire, de la théologie...
Les connaisseurs de l’oeuvre de Flaubert auront reconnu dans ces lignes un pastiche de la célèbre histoire de Bouvard et Pécuchet, avides de tout savoir mais inaptes à saisir les choses de la nature et de la société. Cette histoire incarne la vanité et la bêtise des contemporains de Flaubert tout juste après l’épisode du Second Empire. Sarkozy parle beaucoup, à travers ses récents propos sur l’Histoire, sur la laïcité, sur les racines chrétiennes, sur la morale des curés et des prêtres, sur la monarchie (Cf. l’échange avec Joffrin)... Et maintenant, voilà que notre président ayant enfilé le costume de Pécuchet, qui lui va comme un gant, taillé à la grandeur de sa pensée, nous sert quelques éléments de théologie appliquée à la Shoah à l’occasion d’un dîner organisé par le CRIF. Et une fois de plus, des sous-entendus et une attitude qui ne peut pas laisser indifférents tous les humanistes et autres citoyens épris de lumières et de vérité. C’en est trop !
Sarkozy a décidé de poursuivre sa croisade contre de soi-disant laïcs pratiquant l’amalgame, les raccourcis, les approximations, certes, mais on ne voit bien dans l’autre que ses propres faiblesses et notre président, n’a-t-il pas été approximatif en affirmant que "Le drame du XXe siècle n’est pas né d’un excès de l’idée de Dieu, mais de sa redoutable absence", a-t-il toutefois souligné. "Si les religions sont impuissantes à préserver les hommes de la haine et de la barbarie, le monde sans Dieu, que le nazisme et le communisme ont cherché à bâtir, ne s’est pas révélé tellement préférable", a-t-il poursuivi (Le Monde, 17/02/08).
Jamais il ne serait venu à un athée ou un laïc de penser que l’idée de Dieu aurait été responsable des drames du siècle précédent. Pas plus qu’un religieux ou qu’un homme de foi, juif ou chrétien, puisse imaginer que l’idée de Dieu aurait été suffisante pour empêcher les horreurs de cette époque. C’est là méconnaître les penseurs et autres interprètes de cet événement historique ayant laissé sans voix pendant des années ceux qui ont été concernés au plus près. Quand on est président d’une République se réclamant des Lumières et soucieuse de préserver son aura intellectuelle, on ne doit pas jouer avec des approximations sur Dieu et la Shoah, on doit se taire. Car d’autres sont mieux placés pour parler et si les drames du XXe siècle ont eu lieu, c’est en raison d’un mal caché qu’on ne croyait pas virulent à ce point et comme dit Glucksmann (dont Sarkozy aurait mieux fait de s’inspirer), ce qui pose problème, ce n’est pas de croire ou pas en Dieu, mais de ne pas assez croire en l’existence du diable (en l’homme précisons-le). Et si Shoah il y eut lieu, c’est aussi le signe de la défaite des Lumières et de son humanisme. Voici deux extraits parlant, deux textes, l’un émanant d’un Juif, Arthur Katz, et l’autre d’un athée rationaliste, Maurice Cling. Quand on veut évoquer cet événement, autant choisir ceux qui parviennent à en dire quelque chose de sensé, ce qui n’est pas le cas de notre président.
Maurice Cling : 4) C’est peut-être François Mauriac qui formula le premier cette idée dès 1958 : "le rêve du Progrès, des Lumières, de la Science a achevé de se dissiper devant ces wagons" (contenant des déportés, vus à la gare d’Austerlitz, M.C.) ; citons aussi le théologien catholique G. Baum : "Auschwitz est si complètement irrationnel qu’il réfute toute théorie du progrès dans l’histoire" 19, A. Kaspi, pour qui "l’histoire de la Shoah fait contrepoint à la modernité, à notre conviction que le progrès nous entraîne, que la philosophie des Lumières guide nos pas", etc. 20, et A. Finkielkraut : "Auschwitz condamne l’idéal révolutionnaire marxiste". Nous y voilà. Auschwitz a bon dos. Notons enfin pour mémoire les thèses de psychanalystes qui expliquent le génocide par "la pulsion de mort de la civilisation" et/ou "la haine de l’Autre". Et même Jean Kahn, alors président du CRIF, selon lequel il s’agit de "la pulsion de mort de l’Occident" 21. Mais les résistants et les victimes en particulier ont-ils envisagé ou effectué un génocide ? Voilà qui ne nous avance guère. Il est clair que chacun trouve ici ce qu’il apporte, et démontre ses propres présupposés. Et comment ne pas évoquer à ce sujet la formule célèbre de l’idéologue nazi : "rayer 89 de l’Histoire" ? Étrange résurgence, on en conviendra, et là où d’aucuns l’attendraient le moins. Or, Auschwitz, loin de condamner les Lumières et les "utopies" qu’elles ont nourries me semble confirmer leur valeur de façon éclatante. L’entreprise hitlérienne, épaulée en France par le régime de Vichy, fut précisément dirigée contre ces valeurs démocratiques et celles du mouvement ouvrier, contre l’héritage des valeurs universelles. Elle apporte a contrario la preuve décisive, la preuve par 89 si on peut dire, de leur prix et de leur rayonnement.
Arthur Katz : Comme l’écrit le théologien Ulrich Simon, "Auschwitz a pour l’humanité une signification durable en tant que révélateur de la condition humaine. Dans un cadre de pensée purement humain, il y a là un problème qui n’a ni sens ni solution... Auschwitz écarte les théologies purement terrestres et exige ne révélation donnée d’en haut..." Autrement dit, pour pouvoir interpréter l’Holocauste, on a besoin d’une vision et d’une explication qui dépassent tout ce que les humanistes sont en mesure de proposer. L’Holocauste rend caduques leurs analyses et exige une vision céleste, une explication divine. L’Holocauste est fait pour acculer les hommes à une situation dans laquelle ni notre intelligence propre ni la sociologie ni l’analyse historique ni la critique ne peuvent apporter de réponse. Le phénomène en lui-même n’est pas nouveau ; ce qui l’est, c’est son ampleur, ainsi que l’horreur de la savoir si proche de nous dans le temps. Cette manifestation du mal à l’état pur met en lumière une dimension démoniaque et satanique qui s’était dissimulée jusque-là. Elle nous contraint de chercher à comprendre quelque chose du monde spirituel, ce qui ne va pas dans le sens de la pensée juive séculière et rationaliste.
Tout récemment, le ministre de la Défense brésilien est venu voir à Toulon nos sous-marins nucléaires d’attaque, ces fameux SNA. Mais, selon les informations divulguées par Jean-Marie Collin dans Libération, une coopération franco-brésilienne serait déjà opérationnelle sur le volet informatique tactique par le biais de l’entreprise Thalès, implantée au Brésil, et si l’on en croît l’auteur du rebond, un transfert de technologies sensibles est en passe de se réaliser lors de la prochaine décennie. Un SNA est un sous-marin nucléaire d’attaque et dans la classification des systèmes d’armement, il se distingue du SNLE, qui lui est lanceur d’engins. Où est la différence ? Juste dans la conception et la place tactique, les engins lancés n’étant en fait supposés ne pas être lancés puisqu’ils sont de nature nucléaire et, donc, participent à la dissuasion. Par contre, le SNA utilise des missiles conventionnels tout en pouvant réaliser des tâches dans le domaine du renseignement ou des manipulations sous-marines. On se demande alors quelle est la différence avec les sous-marins traditionnels, comme ceux utilisés par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre dont les modèles hérités sont en usage actuellement, notamment par le Brésil fier de ses U-209. En fait, le SNA se distingue par sa propulsion nucléaire. Ce qui signifie qu’il a une autonomie quasiment illimitée en plongée, sous réserve que l’équipage puisse manger à sa faim. Alors qu’un sous-marin conventionnel est du genre cétacé, il a besoin de faire surface pour une provision d’air sans lequel sa motorisation diesel ne peut fonctionner.
Les stratèges de l’armée connaissent bien les capacités de ces SNA en cas de conflit. Le Brésil, en affichant sa volonté de se doter de ce type d’armement sophistiqué dont seules les grandes puissances disposent, Russie, Etats-Unis, Chine, France, Grande-Bretagne. Ces puissances qui voient certainement d’un mauvais œil la France transférer ces technologies ultrasensibles au Brésil. Comme à l’habitude, aucune certitude n’est établie sur cette coopération qui est démentie par le ministère de la Défense, alors que Sarkozy se préparerait à faire une annonce sur ce sujet lors de son voyage en Guyane pendant lequel il croisera le président Lula, lequel s’est déclaré intéressé par la technologie SNA, mais nous n’en saurons pas plus et la presse française a d’autres choses plus importantes à servir pour informer le citoyen, par exemple, le SMS envoyé par Sarkozy à Cécilia. De toute façon, la collaboration se fera sur fond d’enjeux stratégiques et économiques et un zeste de rivalité franco-allemande dans ces technologies ; compétition qui pourtant n’aurait plus lieu d’être à notre ère européenne. La dernière dépêche indique un fort potentiel de développement coopératif du nucléaire civil entre les deux pays, mais sans donner de précisions. On sait juste que la France est prête à aider le Brésil pour des transferts de technologies permettant de produire des avions de combats, des hélicoptères et un sous-marin de type Scorpène, donc à propulsion classique. Mais Lula lorgne certainement sur nos six Barracuda à propulsion nucléaire mis en chantier pour un coût fixé entre 10 et 20 milliards d’euros.
Et maintenant, pourquoi le Brésil veut-il se doter de SNA ? Deux raisons se complètent. La fierté d’être une puissance militaire, autrement dit, le narcissisme national incarné dans les gouvernants de ce pays. Et une nécessité d’ordre stratégique et tactique, lié à une conjecture géopolitique autant qu’économique. Car l’entreprise brésilienne Petrobas aurait découvert un gisement de pétrole dans la baie de Santos, au sud de Rio, après avoir trouvé une zone, certes difficilement exploitable, mais rentable si le baril monte, sur une zone située à 250 kilomètres des côtes, longue de 800 kilomètres. Bref, un espace sous-marin à surveiller. Et qui pourrait rendre utile les SNA bien qu’ils ne soient pas indispensables pour ce genre de tâche et que, par ailleurs, on ne voit pas quel groupe terroriste ou quelle nation viendrait perturber l’exploitation d’une zone pétrolifère si diffuse. Ces choses-là ne regardent pas le citoyen. Et il se trouvera toujours quelques experts pour justifier l’acquisition de ce type de matériel. Et on ne pourra rien y faire, sauf mettre en doute les expertises et se dire que d’un côté, la France, il y a des enjeux économiques et de l’autre, le Brésil, une question de statut, de puissance et d’orgueil national ; devenir pays exportateur de pétrole, ça en jette. Très important, bien plus que tous ces enfants qui crèvent, se détruisent dans la misère et les drogues, que l’on assassine dans les favelas de Sao Paulo, là où justement va se développer la technologie des sous-marins avec la participation de nos ingénieurs français.
Ainsi va le monde, avec la gloire des uns forgée sur l’instrumentalisation des autres en laissant la misère se développer. Cette gloire des nations, sur quoi repose-t-elle ? Il y a un siècle, avant les grandes guerres, elle avait un sens, elle était légitimée au moins par des prouesses intellectuelles, scientifiques et techniques autant que des développements politiques audacieux. Maintenant, les grandes puissances sont installées et les moyennes puissances (sur le plan militaire), sur quoi reposent-elles ? Observons le Pakistan, l’Iran, le Brésil, l’Inde, la Chine (qui maintenant devient grande puissance), ces nations tirent leur puissance d’une masse humaine critique, dépassant les 60 millions d’âmes et le plus souvent bien au-delà. Leur mérite étant de pouvoir centraliser l’action de ces hommes en très grand nombre, mais aussi de jouer sur les ressources naturelles car ces nations ont aussi comme point commun d’être étendues. D’où un PIB qui, rapporté à l’habitant, n’est pas faramineux, mais le devient s’il est multiplié par le nombre d’habitants. La puissance militaire des nations émergentes repose sur la démographie et les ressources naturelles. Bref, sur des critères jugés décisifs en Europe aux XVIIIe et XIXe siècle. Actuellement, si la dénatalité inquiète, c’est pour des questions de société, retraites par exemple, et non plus des enjeux géopolitiques, comme ce fut le cas pendant la IIIe République. Par contre, les ressources naturelles vont se raréfier. Les chocs ne seront pas déterminés par des lignes de civilisation, mais des compétitions géopolitiques alliant territoires, Etats, ressources naturelles et puissances militaires. Voilà comment se dessine l’enjeu du XXIe siècle dont la rencontre entre Sarkozy et Lula ne sera qu’un banal épisode ayant une valeur symbolique comme tant d’autres, un signe. |







