Cannes,
sa Croisette et son festival, ses fastes et ses stars. Une meute de
journalistes aux pieds des marches du palais, théâtre des vanités qu’un
improbable archange luciférien rêverait de transformer en bûcher des
vanités. Après tout, ces people encostumés, ces messieurs smokinguisés,
des dames enrobellisées, ces journaleux en rebellisés, ce monde
déguisé, ce spectacle d’insignifiance ne vaut pas un dialogue de
Giordano Bruno. Supprimons toute cette mise en scène que le monde ne
s’en portera pas plus mal. L’insignifiance portée au pinacle atteint
son peak oil des huiles du spectacle. Les réserves de créativité
cinématographiques ont été épuisées de moitié. Sans doute depuis
quelques années. Cannes en 2008 nous gratifie de ses effluves en
ruptures, mais pas comme Cannes en 1968, mon festival préféré. Le
cinéma n’est plus en odeur de sainteté. Le contraste entre une gravité
affichée par le jury et la décadence de ces vedettes customisées en
Dior et Saint-Laurent annonce d’autres fractures. Pourtant, le cinéma
d’auteur et la hauteur de la sélection se veulent encore un appel
politique au monde, mais ces à-côtés agacent et tout ce cirque
ostentatoire de gens insignifiants qui n’ont rien à dire, présents sur
les plateaux de télé et notamment sur Canal, finit par donner de
l’urticaire. Coupez ! Je
voudrais faire l’éloge du cinéma. Que j’ai aimé il fut un temps. Qui ne
m’attire plus, étant un peu comme Deleuze qui, bien qu’ayant écrit sur
le cinéma, détestait cet art pour quelques raisons qu’on soupçonne. Le
grand écran capte l’attention, il fascine, il est fascination, et sans
contre-poison, comme le dit Platon, il embobine les esprits en
projetant une pellicule se débobinant. Fascination ou fascisme des
images ? Les stars exercent une véritable fascination. Ce soir, sur
Canal, le journalisme au comportement de toutou, j’ai oublié son nom,
joue son numéro de prosternation, prêt à lécher les pompes de Brad Pitt
et Angelina Joli. Ce brave toutou frétillant tel un cabot ramenant la
baballe ou ayant trouvé un nonosse. Ah quel scoop ! Angelina, en
cloque, annonce qu’elle aura des jumeaux et c’est la claque pour notre
fier journaliste qui a ramené une sainte parole pour célébrer
l’Epiphanie sur la Croisette. Est-ce important, tous ces potins glanés
par des types logeant dans des palaces payés par des cochons de
téléspectateurs abonnés à l’écran pour quelques matchs de foot et
surtout faire comme son voisin qui, lui aussi, a accès au décryptage ?
Pauvre société de l’envie. Riche société du détachement. Tenez, en
écrivant ces mauvaises pensées, j’écoute une très bonne musique.
Philipp Glass, terriblement atmosphérique et lyrique, de quoi
réconcilier l’âme avec le temps car les temps sont durs. La musique
adoucit les mœurs. Et c’est tant mieux. Je me sens d’une bienveillance
incommensurable avec ce Jean-Claude Van Dam et ce Gad Elmaleh, jouant
les décoincés joviaux, amuseurs publics, piètres pitres en vérité. Mais
c’est le spectacle qui les a fabriqués. Quand les moustiques foncent
sur la ville, on assèche les marais. Quand les stars envahissent les
écrans, le mieux est d’éteindre sa télé ou de la balancer par la
fenêtre. Un
verre de plus, changement de rythme. Heldon, le fils Paga aux drums,
Pinhas à la guitare et Spinrad aux vocalises. Atmosphère apocalyptique,
d’autres visions. Fin d’un monde. Comment croquer ce théâtre
d’insignifiance, ces numéros de stars face à la caméra avec ces
mimiques trop convenues, trop gentilles, pour ne pas paraître suspectes
et surtout, intéressées, le pognon d’abord ! Le glamour sert de
paravent à l’ombre. Le fric et les SS du service d’ordre cannois
contiennent la meute en chaleur des visiteurs, accros à une star comme
d’autres arpentent tels des zombies les rues de la zone pour une dose
de dope. Guitare stridente, bruitages métalliques, les idées mauvaises
arrivent. Le faux comme moment du vrai, ces sourires de Sabine Azéma,
narcissique expression d’un monde factice, sans profondeur, façonné. Un
monde de cauchemar sous les paillettes et les projecteurs. Les
puissants font des affaires et des fêtes, le monde est à l’abattoir,
quand le soleil décline et que les cyclones déconnent. Des corps à
perte de vue dans les rivières en crue, une junte aux abois et un monde
en émoi, des cadavres sans compter sous les décombres en béton d’une
Chine à l’information bétonnée. Et ces défilés de stars en haute
couture et bijoux de luxe. Une insulte ! Âmes affligées par ces
impostures. Cannes est insignifiante, d’une insignifiance qui d’année
en année s’accroît, comme la niaiserie, les attitudes attendues, les
phrases convenues. Rarement une telle intégrale de banalités n’avait
été servie dans un écrin de paillettes et de luxe, avec des gros
moyens. Le grand Louis avait quand même plus de goût en invitant le
théâtre de Molière en son palais. David Guetta, symbole de la décadence
et de la déchéance des meutes de mateurs se déhanchant mutés en
consommateurs d’émeutes gestuelles exécutées pour adorer les dieux des
machines artificielles produisant une musique pour porcherie enluminée
de spots clignotants. Et Cannes qui ne monte pas les marches vers le
septième art, mais descend dans l’insignifiance de gens venus se
montrer, s’afficher, capter les affects des accros du people et des
voyeurs du petit écran. Autant
l’avouer cette fois sur fond de musique plus calme, du Martinu, je suis
comme Deleuze, je n’aime pas vraiment le cinéma, enfin, disons le
cinéma contemporain et tout le cirque ostentatoire qui s’y ajoute, ces
postures de stars, ces impostures des mêmes stars, cette vénération
pour des gens qui, certes, ont du talent, mais que l’on ne peut ranger
sur le même plan que ceux qui innovent, inventent, produisent des
découvertes scientifiques, soignent… et ainsi de suite. Quelque part,
un plan assez hégélien. Le cinéma est du passé aurai-je envie de dire,
comme Hegel parlait de l’Art comme étant révolu, préférant au coup de
peinture de l’imitateur le coup de marteau du bâtisseur. La vision
hégélienne prend un sens d’une puissance véridique incontestable. Dès
lors qu’on sait le transposer et qu’on peut affirmer en toute
conviction qu’au jeu d’une actrice dans une saynète de blockbuster, on
préfère et on trouve plus essentiels la sollicitude d’une
aide-soignante dans une maison de retraite, le courage d’une infirmière
dans un hôpital ou la ténacité d’une institutrice face à ses mômes
démotivés. Ce monde factice des stars occupe trop de place dans les
médias. Il explose de toute son artificialité, de ses caprices
narcissiques, faisant tout pour se donner des airs concernés, mais
comme du reste les puissants de l’économie et du politique, largement
décalés de la vie authentique (je plaide coupable d’heideggérianisme
sur ce coup). On peut prendre cela à la plaisanterie, au divertissement
ou bien rejeter en bloc ce beau monde. En revendiquant une posture
politique et, donc, en imaginant que quand le peuple se déprendra de ce
théâtre d’ombres, de cette humanité factice et jouée sur de la
pellicule, eh bien un pas sera franchi. Bref, je n’aime pas les
célébrités et les stars. D’ailleurs, je déteste l’émission de Mireille
Dumas où les célébrités viennent se confier. Je déteste l’émission de
Michel Drucker que je ne regarde jamais. Leurs petits tracas, leurs
existences ne m’intéressent pas et, quand ils meurent, aucune émotion,
je m’en fous royalement, cela ne trouble pas mon ordinaire, excepté
pour écrire un billet si je peux caser quelque réflexion politique ou
philosophique. Ce fut le cas avec Sevran. Les stars, je n’en ai rien à
cirer, comme tout ce cirque à Cannes. Le
cinéma, allez, je vais quand même dire que je l’apprécie, mais quand il
date d’avant 1970, avec ses bandes sonores composées par d’authentiques
artistes, Rota, Rosza, Hermann. Le cinéma d’avant avait un certain
charme, une teinte, un style, une atmosphère, une âme, des musicalités
dans les intonations des acteurs qu’on sentait plus vraies. Etait-il
meilleur ? N’étant pas cinéphile, je ne me prononcerai pas. Je ne suis
qu’un esthète. Maintenant, le cinéma est devenu une machine à faire du
profit. Le cinéma d’auteur, ça existe encore ?
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