Mme Albanel, cessez de délirer sur Mai-68 et l’individualisme !
Sarkozy l’a dit, les méfaits de l’individualisme sont dus à Mai-68. Et puisque le président l’a dit, c’est que ça doit être sûrement vrai pensent la plupart des Français, éclairés par quelques intellectuels ayant su bâtir une habile rhétorique pour la servir sur les plateaux télé. Ils ne sont pas majoritaires, ceux qui associent Mai-68 à l’individualisme, mais leur message passe. Ce qui tend à prouver que cette thèse paraît crédible et convient à une majorité d’individus persuadés de voir là quelque cause expliquant, à défaut de le justifier, cet individualisme contemporain jugé négativement. Une thèse tellement crédible que même Mme Albanel s’en est fait écho récemment dans les colonnes du Figaro. Une sorte de mythe national comme se plaisaient à en construire les nations au temps du nationalisme. Alors allons-y pour une déconstruction de cette idée selon laquelle Mai-68 a rendu les gens individualistes dans le mauvais sens du terme.
1 Retour sur les années 1970. Si Mai-68 a eu quelque impact sur la société, c’est dans celle qui suit le départ de de Gaulle et qui s’invente, comme une parenthèse enchantée disait Giroud, avec un désir de nouvelle société comme le pensait Chaban-Delmas dont le projet sera finalement accompli par Giscard puis parachevé par Mitterrand. Autant que je me souvienne, les années post-68 n’ont pas été marquées par un individualisme affirmé, mais plutôt par une affirmation de la personne et une revendication libertaire face aux cloisonnements sociaux produits par la France de de Gaulle et de la planification. A cette époque, il n’y avait pas tant d’individualisme que d’individualisation. Chacun dans son rôle et sa fonction. Les femmes au fourneau, y compris quand elles travaillaient, les ouvriers au boulot, les contremaîtres surveillaient, les cadres géraient et supervisaient, les artisans dans les boutiques, les paysans dans les champs, etc. C’est ce monde cloisonné que le mouvement de Mai a tenté de briser.
Après Mai-68, les gens ont marqué un désir de s’émanciper autant que de décloisonner la société et s’ouvrir à l’échange. Les gens se sont parlés, les classes se sont mélangées, un peu certes, mais bien plus qu’auparavant. N’oublions pas les quelques expériences de vie communautaire dans le sillage de la culture hippie. De nos jours, excepté de rares sectes, ce genre d’idée paraît impensable et, pourtant, les communautés ont essaimé, traduisant à l’excès ce refus de l’isolement et ce penchant pour le rapport avec l’autre. Bref, tout le contraire des excès individualistes de notre époque. Quelques souvenirs. L’auto-stop. Une activité assez répandue à l’époque. Je n’ai pas compté tous ces autostoppeurs embarqués pour des courses plus ou moins longues. Les années étudiantes ? J’ai le souvenir d’une maison des élèves avec les portes de piaules souvent ouvertes. Ambiance festive selon les étages. Nous arpentions le soir les couloirs, en quête d’une causerie pour passer le temps, mais, le plus souvent, pour le plaisir d’échanger, sans compter. C’est de l’individualisme ça ? Et ce souci de la vie publique et politique, ces engagements dans les discussions, les mouvements, les radios libres, libérées parce que le désir de libre expression était présent et puissamment affirmé chez ceux qui étaient de cette mouvance libertaire. Communiquer, échanger, par-delà les circuits officiels. C’était de l’individualisme ça ? Je me souviens aussi, dans ces années fin 1970, d’élèves ingénieurs prompts à renier leur classe promise, se mêler au personnel, causer avec les secrétaires de l’Ecole ou discuter avec les techniciens. Parce que tout homme ou toute femme vaut autant, qu’il soit en bas ou en haut de la hiérarchie sociale, et qu’il suscite un intérêt à le connaître, un intérêt non marchand évidemment ! C’était de l’individualisme ça ?
D’une manière générale, les tendances et les ressorts causés par Mai-68 dans la société ont amené un métissage des cultures, un mélange des classes, un échange des expériences, un partage des astuces, des trucs, des passions, des arts, des existences. Les uns chez les autres, les uns avec les autres, les uns pour les autres. Diffuser et partager, un mot d’ordre pour une génération. Casser les enclaves et les clivages. Propulser les contre-cultures sur la scène underground et populaire. Et comme le dit si bien un titre d’un penseur emblématique de cette époque, vive les révolutions moléculaires, les chocs entre atomes qui, s’ils sont crochus, engendrent des liaisons pas très dangereuses. Des affinités électives et légères comme l’écume de ces jours heureux où nous n’étions pas très riches ni très malheureux. Même le contraire. Le bonheur d’être ensemble. Et, dans une modeste mesure, une transcription politique de ces aspirations, très modeste en effet car le moment magique du partage ne persistera pas. Déjà, le rêve d’une nouvelle société est achevé en 1976. Le pragmatisme, la rigueur. Et l’on soupçonne l’économie d’avoir pesé sur les élans libertaires. Cette excuse est bien superficielle. La technique, Ellul le savait, plane de toute son ampleur sur la société. Un spectre de l’efficace, implantant en l’humain la passion du calcul et du résultat. On connaît la suite.
2 Les années individualistes. Le moment de l’individu à l’âge démocratique serait daté autour de la parution d’un livre de Gilles Lipovetski sur L’Ere du vide, en 1983, année symbole du retournement de la politique socialiste vers la real politik économique. L’individualisme paraît certainement plus lié à la montée du niveau de vie des individus qu’à un fantasque et mythique fantôme hantant la société depuis Mai-68, un spectre qui réapparaît récemment pour servir de paravent aux véritables raisons de l’individualisme. Un détour par l’Histoire nous montrerait que bien avant Mai-68, d’autres mouvances identifiables comme individualistes se sont manifestées dans notre société. Ce fut le cas à la fin du XIXe siècle. Nouvel essor industriel. Une Belle Epoque ont dit les historiens après 1918. On a assisté à un embourgeoisement de la société (dans les villes surtout, mais pas chez les ouvriers à l’usine), un repli vers soi, vers son chez-soi, marqué par un engouement pour l’achat d’objets meublant et notamment les miroirs d’intérieur, signe annonciateur, mais très discret du narcissisme contemporain né dans les années 1960. Et du reste fortement amplifié par les médias dans les années suivantes. Sous réserve d’une analyse plus précise, il semble bien que l’élévation du niveau matériel participe au développement d’un individualisme concevable comme la pratique d’un souci de soi qu’on trouve déséquilibré et excessif par rapport à une « dose » de souci des autres sans laquelle la vie en société se décompose. Chacun finissant par devenir un atome indifférent et étranger pour l’autre.
L’individualisme poussé aux extrêmes, on le retrouvera dans une période elle aussi définissable comme extrême, où la France avait perdu la nation et que l’Occupation engendrait des attitudes diamétralement opposées. Les uns en résistance, les autres en attente et quête de survie et beaucoup à penser aux petites affaires, pratiquant la voie du "après moi le déluge". L’individualisme est dans ces situations pour ainsi dire naturel, du moins quand il s’agit de survivre. Les combinards et autres affairistes du marché noir obéissent à un ressort disons plus culturel, l’amour des biens matériel et c’est l’un des deux ressorts essentiels de l’individualisme avec l’amour de soi-même. L’individualisme est même un trait fondamental du vivant. L’animal est un être profondément asocial, même si, aux extrêmes, on connaît les insectes dit sociaux et les grands singes vivant en groupe par intérêts et échange d’affects. Individuée, telle est la vie, autonome, autocentrée sur les besoins vitaux et le souci de la survie.
Dans le contexte social et culturel des pays à haut niveau économique, un homme hybride est apparu, évoluant dans un environnement mettant à sa disposition un tas d’objets, de biens appréciés, convoités, désirés. C’est dans cette seconde nature, artificielle, que l’individualisme est apparu, s’accroissant d’année en année depuis les années 1960. Mai-68 n’y est pour rien. Les années 1980 ont été édifiantes à cet égard. On a dit que la France dérivait vers une culture des petits arrangements, des tricheries, des combines et, dans les cas les plus extrêmes, des escroqueries et des fraudes. Il n’y a pas de petits profits. A l’Université, qui n’a jamais entendu parler d’heures complémentaires payées, mais pas effectuées ? C’était ça, les années Mitterrand et après aussi. Les signaux de l’individualisme étaient manifestes. Comme par exemple quand des types se faisaient licencier. Souvent, ils n’existaient plus auprès de leur collègues, trop contents d’être en poste et peu enclins à porter une attention à leurs anciens collègues laissés sur le bord de la route. Voilà un signe de l’individualisme. Que vient y faire Mai-68 ?
3 De l’intérêt de produire un « mythe écran ». L’association entre Mai-68 et l’individualisme a tout du mythe. Certes le thème est impropre car contrairement au mythe ancien incorporant des événements et personnages créés par l’imagination, Mai-68 et l’individualisme sont bien deux faits réels de notre société. Il s’agit donc d’un « pseudo-mythe » ou, si on veut, d’un fragment d’idéologie. L’objectif étant que les gens croient ce qui est dit, même si, d’un point de vue critique, la thèse contraire peut être aisément défendue. L’Histoire a connu d’autres idéologies ainsi bâties sur du faux. Ce fut le cas des nationalismes allemand et français de la fin du XIXe siècle. Qui ont amené en partie la Grande Guerre. Le nazisme repose aussi sur de l’arbitraire falsifié plaqué sur du réel. La supériorité de la race allemande notamment. On voit où ça mène. Le marxisme-léninisme relève aussi de cet arbitraire idéologique choisi pour un dessein particulier.
Il n’y a rien de tout cela dans cette idée d’un individualisme lié à Mai-68. C’est en quelque sorte un écran de fumée lancé pour troubler les gens comme on peut le penser. Les idéologies comme le nationalisme avaient un double objectif, celui de légitimer une politique et de pousser les gens dans l’activité et l’action au service d’une cause. Le « mythe écran » de Mai-68 construit avec légèreté par quelques intellos droitiers puis servi par Sarkozy et quelques ministres semble servir de paravent à une politique qui joue explicitement de l’individualisme. Le travailler plus pour gagner plus par exemple et le paquet fiscal dans son ensemble. Montrer les travailleurs pauvres contre les précaires aidés, c’est aussi un plan fondé dont le ressort est un certain type d’individualisme. D’autres exemples pourraient être cités. Les riverains obsédés par les automobiles circulant dans leur quartier ne sont-ils pas individualistes lorsqu’ils obtiennent la pose de plot sur les trottoirs, des ralentisseurs ou des chicanes dans les rues ?
Allez, la politique actuelle flatte les tendances individualistes dont le ressort est dû à la conjonction d’une nature humaine et d’un accès fulgurant au progrès matériel rendant les gens préoccupés de leurs intérêts et sans doute de moins en moins, par la chose publique. Cette tendance n’est pas très reluisante. On comprend alors le rôle du « mythe écran de 68 ». L’individualisme, chers concitoyens, ce n’est pas votre faute ni la nôtre, c’est la faute à 68, semblent dire de concert M. Sarkozy et Mme Albanel. Mais chère ministre de la Culture, Mai-68 n’a pas sapé les fondements de la vie collective à l’ère gaulliste comme vous le prétendez dans Le Figaro. Mai-68 a remis en cause les faux-semblants et l’hypocrisie d’une vie collective préfabriquée et façonnée pour un projet de grandeur nationale et technicienne. Mai-68 a simplement rêvé une autre manière d’inventer le collectif et, cela, vous ne l’avez pas compris. Mais c’est normal pour une ministre, car un ministre ça participe de l’aveuglement idéologique de son camp ou bien ça démissionne !
Mais, en fin de compte, ces exercices de rhétoriques idéologiques sont sans importance. Le monde avance. Il se passe largement de ces aménagements herméneutiques censés donner du sens à une société qui, en majorité, se contrefout de savoir si Mai-68 est responsable de l’individualisme. Car les priorités sont ailleurs. Mais quand les élections nationales vont à nouveau se jouer en 2012, on peut penser que ce travail de propagande par petites touches aura quelque impact impossible à évaluer. Mais qui contribue à l’élection d’un président.

