Up-date 07/10/07. Un peu de science, de philosophie ! Réflexions sur l’actualité, la société, le monde. Notes personnelles.
Paru chez L’Harmattan, L’Expressionnisme, prolégomènes à une métaphysique des temps nouveaux
Auteur Agoravox, 350 articles publiés
Projet de livre sur la philosophie du vivant et sur une nouvelle théorie de l'évolution, autres textes à éditer. Editeurs bienvenus Plus d'information sur mes recherches, études et écrits à cette adresse, PhiloScience
Titanesque, gigantesque, des énergies colossales, un dispositif géant, un coût faramineux, les superlatifs ne manquent pas pour évoquer la prochaine mise en service du LHC, cet accélérateur de particules le plus puissant au monde, enterré sous les Alpes, financé à coup de milliards d’euros par les nations européennes qui peuvent maintenant être fières d’avoir dépassé le concurrent américain, le Tevatron, construit en 1984 puis constamment doté d’améliorations.
Le citoyen ordinaire, mais curieux, comme vous et moi, se
pose une question évidente. A quoi cet outil va-t-il servir ? Et, bien
entendu, la communauté des physiciens des hautes énergies s’est
préparée à répondre à cette question car il faut bien justifier le coût
de ce super jouet, surtout à l’époque de la vie chère et des déficits
budgétaires. Le LHC va servir dit-on à identifier la particule de Higgs. Carrément le graal tel que c’est raconté dans les journaux, pas uniquement spécialisés. Ainsi, Courrier International
du 24 avril avait mis ce titre à la une, une grosse boutade qui n’a
rien d’un poisson d’avril, « Dieu est-il une particule ? ». Cette
particule en question n’étant autre que le fameux boson de Higgs qui,
s’il apparaît dans l’accélérateur, sera considéré comme une épiphanie
quantique justifiant un feu d’artifice de bouchons de champagne. Mais
avant, il faudra que le fameux boson se manifeste dans une gerbe de
particules. Le principe de l’expérience étant de produire des chocs
entre faisceaux de protons accélérés à la vitesse de la lumière, enfin
presque, un chouïa de moins car cette vitesse ne peut être atteinte par
aucune particule, sauf le photon parce qu’il n’a pas de masse. Or, les
protons ont une masse et, d’ailleurs, la découverte du boson de Higgs
devrait permettre de répondre à la question, pourquoi y a-t-il de la
masse plutôt que rien. Les philosophes auront reconnu la fameuse
question de Leibniz, pourquoi quelque chose plutôt que rien. Une
question des plus métaphysiques, mais, justement, les physiciens de la
« matière quantique » sont quelque part les M. Jourdain de la
métaphysique.
Quelques mots sur la technologie des accélérateurs, l’une des plus sophistiquées. Il faut accélérer les particules chargées et, donc, utiliser des champs électriques. Pour éviter la dispersion du faisceau, on utilise des lentilles magnétiques nécessitant des aimants puissants. Et pour éviter que le faisceau ne se désagrège en faisant une mauvaise rencontre comme une molécule d’azote ou d’oxygène, un vide plus que sidéral est requis. Pour le LHC, ce sera dix fois plus que l’atmosphère lunaire. Il a fallu creuser un immense tunnel sous la roche. 27 kilomètres. Imaginez le coût. Ensuite, 9 000 aimants encadrent le bon cheminement des particules. Pour produire un champ magnétique intense (comme, par exemple, dans les IRM), il n’y a pas de secret. Il faut faire passer un courant intense dans un conducteur enroulé en hélice, le solénoïde. Mais, comme le métal offre une résistance, il faut le refroidir. En deux étapes, avec de l’azote liquide puis de l’hélium liquide pour atteindre les températures de supraconduction. Pas moins de 60 tonnes d’hélium sont utilisées. Un liquide plus cher qu’un château Yquem de 1968 ou un Pétrus. Ensuite, il faut détecter les centaines de millions de collisions par seconde et, comme on ne peut pas toutes les analyser, des logiciels et des ordinateurs très puissants seront utilisés pour sélectionner les traces les plus significatives, avec l’espoir que l’une d’être elle ait les caractéristiques du boson de Higgs.
Quelqu’un ayant l’esprit tordu, comme peut l’être un enquiquineur doué d’un sens critique exacerbé, se demandera si cette décision ne serait pas tant scientifique que politique. Question de rivalité et prestige oblige, comme au temps de la guerre froide. Bien évidemment, si les nations se jaugent, la communauté des physiciens transcende les frontières, constitue une « grande famille » et le LHC se fait un plaisir d’accueillir des Américains au même titre que l’observatoire du mont Palomar fut « prêté » à des astronomes européens. Déjà, les mauvaises langues envisagent que le boson de Higgs ne puisse pas être détecté. Et qui sait, le boson de Higgs, c’est un peu comme Dieu, on pourrait supposer qu’il n’existe pas ! Plusieurs milliards d’euros dépensés en vain ? Peut-être pas. Car d’autres découvertes inattendues sont envisageables. Et, si on connaît l’Histoire de la physique des particules, on est certain que toutes ces particules étranges ont été de sacrées surprises tout au long du XXe siècle. Des particules avec des caractéristiques précises, obéissant à des symétries, douées de règles précises, avec notamment deux types d’interactions bien cernées, la faible et la forte. Et ces six quarks formant avec les gluons la base du modèle standard de la chromodynamique quantique expliquant autant que faire se peut l’interaction forte.
Mais, au fait, qu’est-ce le boson de Higgs ? Il figure dans le modèle standard de l’interaction dite électrofaible. En quête d’unité, les physiciens sont parvenus à valider une hypothèse en faveur d’une interaction électrofaible décrivant de manière unifiés deux des quatre interactions fondamentale, la faible et l’électromagnétique qui reste la plus connue, impliquée dans la vision, la transmission de signaux et toute l’électronique moderne. L’interaction faible n’intervient pas dans notre monde naturel sauf en cas de processus radioactifs. Par exemple, un neutron se désintégrant en un proton et un électron. La théorie électrofaible est une théorie quantique des champs, construite sur les mêmes bases que l’électrodynamique quantique. Tout est ensuite question de calcul. Feynman et d’autres ont réussi à « renormaliser » l’apparition de quantités infinies grâce à des « régulateurs mathématiques ». Quant au modèle électrofaible, mêmes problèmes et mêmes succès pour cette théorie ayant permis de couronner du Nobel en 1979 trois de ses principaux contributeurs, Salam, Weinberg, Glashow.
En fait, le boson de Higgs est une vieille idée, datant des années 1960. Le modèle électrofaible a ceci d’étrange qu’il unifie deux interactions dont l’une a une portée infinie (pour preuve, on reçoit des signaux depuis les galaxies les plus éloignées avec une lumière ayant transité un milliard d’années) et l’autre une portée infinitésimale (échelle nucléaire). Le modèle prévoit quatre bosons responsables des interactions. L’un est célèbre, c’est le photon, dont la masse nulle explique la portée infinie. Les trois autres sont responsables de l’interaction faible. W-, W+ et Z. Ils ont été observés et possèdent une masse. Le raisonnement de Higgs a consisté à faire entrer un champ scalaire (paramétrée par un nombre, comme la température d’une poêle) susceptible de produire une brisure de symétrie. Le photon n’interagit pas avec le champ de Higgs, mais les trois autres particules sont le résultat d’une interaction avec ce champ, comme si elles avaient « mangé » un quantum de masse qui les a lestées. C’est ce quantum qu’on appelle boson de Higgs et qui est devenue la particule la plus recherchée par des physiciens.
Soyons quand même honnête. On ne peut ramener les programmes de recherche du LHC à cette quête du boson de Higgs. D’autres objectifs ont été assignés et déjà inscrit dans la feuille de route régissant l’usage de cet appareil. Beaucoup de possibilités s’offrent. Les particules vouées à la collision ne se réduisent pas aux protons. Des atomes ionisés de plomb peuvent servir à étudier certains comportements de la matière à des énergies incroyables que les physiciens assignent au big-bang ; mais cette précision n’est pas indispensable et, d’ailleurs, elle n’apporte rien. On étudie un plasma et c’est cela qui importe. Par ailleurs, la série des expérimentations repose sur l’usage de détecteurs spécialement conçu par des équipes de scientifiques. Par exemple, le détecteur Atlas fabriqué au CEA. Un physicien sans son détecteur, c’est comme un photographe d’art sans son Leica. Le détecteur et l’informatique associée, c’est ce qui permet de « voir » ce qui se passe pendant le choc produit à ces énergies faramineuses. Alors, de nouvelles particules ? Rien n’est moins sûr. Rivaliser avec le Tevatron américain (ancien, mais précis grâce à son amélioration constante) s’avère une tâche redoutable et d’ici cinq ans, nous saurons si le LHC aura permis d’obtenir des résultats majeurs ou plutôt fait rêver des centaines de physiciens et des millions de citoyens en attente d’une vérité ultime inaccessible. Car il se peut bien que le mécanisme de Higgs n’existe pas. Et que les mystères de l’univers soient dans le cœur de l’homme.
Sous une apparente simplicité, la question du rôle de l’Art se dévoile comme étant difficile, pour ne pas dire redoutable. C’est que l’Art ne se laisse pas encadrer dans une définition univoque.
L’Art est une production humaine. Tout le monde peut citer
des œuvres d’art considérées comme telles parce qu’un large consensus
d’amateurs et professeurs en a décidé ainsi. Du moins, à une époque
assez récente, mais révolue. Disons, pendant l’ère graphosphérique pour
reprendre la tripartition de Régis Debray. Car, à partir de 1960, l’ère
vidéosphérique prend son essor et ses libéralités pour dire qui est
artiste et même rendre célèbres des personnalités qui, dans les temps
anciens, n’auraient pas été répertoriés parmi les créateurs d’Art.
Tout art est le fruit d’une technique pratiquée par un individu ou plusieurs, comme par exemple l’opéra, la musique symphonique, le théâtre, le cinéma, l’architecture, le rock. Mais toute technique n’est pas forcément productrice d’œuvres d’art, même si les jeux sémantiques, ancrés dans les vieilles étymologies, tendent à confondre art et technique. Ainsi le pont suspendu, ouvrage d’art, ou le souffleur de verre, artisan parmi tant d’autres et notamment cet artisan boulanger qui, tous les matins, fabrique ses baguettes qui n’ont rien d’une œuvre d’art, sauf s’il s’amuse à dessiner un Modigliani sur la miche de pain. Il paraît raisonnable dans ce contexte de définir l’art autant en observant la technique utilisée, en analysant la forme de l’œuvre, qu’en essayant de comprendre le pourquoi de l’art. Autrement dit, quel est le but recherché par l’artiste, quel désir cherche-t-il à satisfaire ? Et ce, doublement, un désir personnel, lié au plaisir et à la conscience qu’il a de son travail d’artiste ; mais aussi l’intention de répondre à une demande, de satisfaire un désir d’œuvre auprès d’un commanditaire, voire d’un public d’amateurs. L’analyse de la forme renvoie aux causes formelle aristotélicienne alors que le but recherché renvoie aux causes finales. Quant au reste, il est question de technique, d’exécution, et donc des deux autres causes, matérielle et efficiente, du même Aristote.
Il existe donc deux approches, complémentaires, mais différentes, permettant de définir l’Art à travers ses œuvres et les effets produits qui, en règle générale, sont recherchés et voulus par l’artiste. Et, si on cherche bien à travers l’Histoire, on trouvera plusieurs types d’Art en analysant autant les formes qu’en recherchant les finalités visées à travers le contexte social dans ses pratiques esthétiques. Sans vouloir trop simplifier, il est admis qu’avant la Renaissance l’art était souvent un instrument au service du sacré et du religieux. Ce qui n’empêche pas qu’il ait eu aussi très tôt un usage décoratif, dans des demeures privées ou des édifices publics. A partir de la Renaissance, l’art prend un tournant profane et anthropologique correspondant à la venue de l’humanisme. C’est l’homme qui devient le thème ainsi que la raison de l’œuvre. En 1550, Vasari publie ses Vies d’artistes en empruntant à quatre genres de littérature artistique antique. C’est le premier ouvrage de ce genre, basé sur un siècle d’expériences nouvelles en Italie. 1550, une époque-clé pour la Modernité, contemporaine de Luther et Machiavel, avec une nouvelle conscience. Ce livre est loin d’épuiser l’analyse et le concept que l’on se fait de l’art, des artistes, mais il marque une étape importante de prise de conscience qu’une fonction nouvelle émerge, l’Art. Comme du reste la science ne tardera pas à émerger. L’art représente et pour ainsi dire, cherche des accords, soit avec la nature, soit avec les sujets. L’art accorde la représentation à un visage, un regard. Saisissant ces portraits de la Renaissance. On dirait qu’ils sont animés, bien plus qu’une photographie contemporaine. La science, peut-on dire qu’elle accorde ou alors qu’elle ajuste, terme plus technique, le formalisme à la nature. L’art se veut plus libre et ouvert, bien qu’étant encadré par des règles de composition assez contraignante. Poursuivons le parallèle. La science a pour rôle d’avoir des choses naturelles ainsi que la possibilité d’opérer sur le monde et de le mettre à notre service. Et l’art ? Il ne sert guère à transformer le monde naturel, mais il exerce un effet indéniable sur le sujet, sur sa conscience, son esprit. L’art donne à penser, mais aussi il éblouit quand il conduit vers les émotions esthétiques, parfois sublimes, souvent belles, du moins à une époque. Un ravissement pour l’âme.
L’art fut pendant des siècles un dispositif de production d’œuvre et à travers leur réception, de communion. Dans le sens, mettre en commun, partager des émotions, un ravissement, un plaisir pour l’esprit, mais aussi du sens et du symbole transmis par une œuvre parlant à l’esprit. La grande période de l’Art se situe entre 1850 et 1950. Les conditions étaient réunies pour qu’un nombre considérable de chef-d’œuvres soient créés. Etaient réunis à la fois les conditions matérielles permettant aux artistes de créer, représenter et les conditions spirituelles, autrement dit un véritable goût pour l’art et une aptitude à connaître les œuvres, les apprécier, les analyser. Mais il ne faut pas se leurrer, l’art était une pratique élitaire. Dans les couches sociales moins élevées, une certaine forme d’art se pratiquait, relevant du loisir, du jeu, du folklore et obéissant à ce que Sénèque nommait otium ; terme connoté positivement désignant la pratique d’une activité pour occuper « intelligemment » son temps libre. Expression toute trouvée puisque selon Sénèque, l’otium appartient en propre à l’homme libre, celui qui dispose d’un temps libre et en prend conscience. Peut-on dire de l’art qu’il est un passe-temps élevé à la puissance de la transcendance ? Ou alors que le passe-temps est un art joué sur un mode mineur et prosaïque ?
Autour de 1960, on assiste sans doute à une inflexion des sociétés sous l’impact des nouveaux modes de vie, rapports sociaux, usages médiatiques. L’art semble décliner au moment où il tente de se « démocratiser » avec, en France, ces maisons de la culture promues par Malraux et souvent décriées par les « paysans » qui n’y voyaient aucun intérêt et les esthètes puristes décelant le développement d’une sous-culture. Mais le coup le plus fatal porté à l’art fut asséné par un double dispositif fait d’une connivence entre les médias et la marchandisation. L’art dévoyé par les nouvelles pratiques. Les œuvres servant de placements financiers alors que de prestigieuses toiles sont séquestrées dans les coffres bancaires. Du côté des masses, les artistes sont confondus avec les stars et la culture se mange dans les musées. Mais l’art résiste. L’essentiel est invisible. L’art subit une sorte de déperdition lorsqu’il transite par les médias audiovisuels. C’est évident. De plus, les œuvres se banalisent lorsqu’elles sont présentées à travers ces supports d’informations. Tout se nivelle et devient objet de consommation. Mais tant qu’il y aura des connaisseurs, des amateurs, des professeurs, des interprètes, l’art continuera à être apprécié, chacun y trouvant ce qu’il cherche ou mieux encore, ce qu’il ne cherche pas. Car l’art se prête à une aventure, un voyage, une expérience de l’esprit, ouvrant la conscience vers un autre univers, décalé par rapport au monde de la quotidienneté. Les étapes de ce voyage sont pratiquement illimitées. A entendre dans le rapport entre le nombre d’œuvres et la durée d’une existence forcément limitée.
Y aura-t-il des chef-d’œuvres dans les prochaines décennies ? Ou alors des imitations, des copies, des bricolages conceptuels ? La question se pose. Il n’y a pas de réponse, mais le fait de poser cette question indique la période où on se situe. Quand Hegel disait que l’art est du passé, il ne pensait pas à une extinction des œuvres futures, mais à une autre place de l’art dans la société. Qu’il ait eu raison ou tort, peu importe. Son avis était plus une question qu’une réponse. Maintenant, la place de l’art est certifiée, comme elle le fut il y a un siècle. Mais cette fois, il se peut bien qu’une prochaine extinction de la création se dessine. C’est assez étrange cette idée, pas forcément inquiétante car le monde continue son manège et tant qu’il y aura de la technique et de l’énergie, il se trouvera quelques comédiens, musiciens, peintres, pour exécuter des œuvres.
Que n’a-t-on pas glosé, réfléchi, causé, écrit, pensé, établi, rêvé à propos des étranges découvertes de la mécanique quantique, acquises dans les années 1930. Pourtant, le mystère persiste et la plupart des physiciens reconnaissent que la mécanique quantique est un instrument remarquable pour décrire la dynamique des particules mais que son formalisme reste opaque. Car on ne peut donner une image ordinaire du monde microphysique et nul ne comprend pourquoi ça marche si bien. Une supercherie disait Feynman, constatant les prouesses de l’électrodynamique quantique. Ce même Feynman ajoutant : « Je crois pouvoir dire sans me tromper que personne ne comprend la mécanique quantique. »
La recherche d’une interprétation de la mécanique quantique
est une longue quête inachevée. On peut même se demander si tout n’est
pas à construire dans ce domaine. Pourtant beaucoup de choses ont été
écrites. Des textes passionnants à lire. La mécanique quantique est en
premier lieu un outil pour les physiciens. Comme la cosmologie
relativiste peut l’être, mise à contribution pour effectuer les
corrections de position pour le GPS. Ensuite, la mécanique quantique
peut faire l’objet d’une étude plus philosophique. L’épistémologie est
définie comme la science qui étudie les sciences, leur fonctionnement,
les démarches des scientifiques, les processus de découverte et
parfois, la signification des grands tournants opérés par une
discipline. Bien avant l’épistémologie contemporaine, somme toute assez
récente, des philosophes se sont penchés sur les grandes découvertes.
Et ont donné des réponses à des questions qu’ils ont eu l’audace de se
poser. La philosophie n’est pas démocratique, pas plus que la science
ou l’art. Ces disciplines scindent les individus en trois catégories.
Ceux qui découvrent, très rares, on les appelle les génies. Ceux qui
ensuite comprennent ce qui a été découvert et le cas échéant, assurent
l’héritage des grandes innovations. Enfin, ceux qui ne peuvent pas
comprendre et qu’il faut respecter car ils ont d’autres talents. La
mécanique quantique est née grâce à une dizaine de physiciens géniaux,
auxquels s’ajoutent deux ou trois dizaines d’autres savants pour en
assurer les développements complets que l’on connaît (notamment, les
trois théories quantiques des champs). Les connaisseurs savent bien que
plus la formalisation avance, plus le monde des particules nous paraît
étrange et s’échappe d’une vision « classique, ordinaire » voire
« commune » des choses. La mécanique quantique est un outil
mathématique puissant et complexe mais elle se prête aussi à des
méditations d’ordre philosophique. Le Quoi de
la matière par exemple ou alors la manière de représenter le réel.
C’est sur cette question que réfléchit depuis 20 ans l’épistémologue
Mioara Mugur-Schächter
dont les travaux viennent d’être publiés dans un ouvrage en français,
ce qui rend accessible cette pensée (dont l’originalité n’a pas encore
franchi le seuil d’un petit cercle de spécialistes, son site ne
recevant que quelques dizaines de visites par mois et ses recherches,
sans doute trop ésotériques, n’intéressant pas une presse plus
empressée d’annoncer le décès de célébrités dans la télé).
Mioara Mugur-Schächter a établi que la mécanique quantique permet d’extraire une méthode de conceptualisation du réel (de la nature) ayant une validité universelle. Pour saisir sa démarche, un retour à l’ancienne physique s’impose. Une formidable aventure s’est passée lors des XVIIe et XVIIIe siècles. Naissance de la science moderne. Descartes, Galilée, Leibniz et surtout Newton, ce génie qui a établi les lois mathématiques de la gravitation. A cette époque, la science croyait à l’existence d’un espace et d’un temps servant de référentiel absolu et dans lequel les objets se meuvent. Des objets qui ont fini par entrer dans la grille mathématique de Newton. Ensuite, Kant en a tiré quelques résultats assez surprenants dont la compréhension n’est pas évidente. Commençons par le kantique avant d’aborder le quantique.
L’œuvre de Kant est complexe, diversifiée, portant sur des sujets fondamentaux, la morale ainsi que la place de la raison éclairée par l’expérience (et inversement) dans les processus cognitifs du sujet. Justement, c’est ce sujet que Kant tente de recadrer. Chez Kant, le monde se « cale » sur le sujet ont dit certains. Ce n’est pas tout à fait exact. Disons plutôt que le monde et le sujet se rencontrent (se reçoivent, recept) à travers le phénomène spatio-temporel et le sujet est à la source du percept. Ensuite le sujet élabore une représentation conceptuelle, abstraite, utilisant les facultés de la raison. Kant fut étonné par les équations de la gravitation permettant de calculer le mouvement des corps célestes. Newton a d’ailleurs codifié les principes de la méthode scientifique en forgeant notamment la notion d’induction que le philosophe Hume mettra fructueusement à profit pour élaborer les bases de la philosophie empirique. Autrement dit, la philosophie qui élabore les idées et concepts non pas de manière « phantasmagorique » (ce que les empiristes puis Kant ont reproché aux métaphysiciens classiques, exemple : l’opposition Locke Leibniz) mais avec l’appui solide de l’expérience. En fait, la philosophie inductive expose le comment mais n’explique pas le pourquoi. Le grand étonnement de Kant, ce fut de constater que le monde naturel est conceptualisable. En ce sens, il précéda Einstein qui jugeait incompréhensible le fait que le monde soit compréhensible.
Le schème transcendantal. La démarche de Kant appartient en propre à cette philosophie moderne qui, affranchie de la question de Dieu, s’est préoccupée du sujet humain. Kant n’est pas un épistémologue. Il a simplement cherché, en sondant la profondeur du sujet et ses représentations, le pourquoi de cette rencontre toute spéciale entre le sujet rationnel et la nature rationalisable. Voilà pourquoi la notion de condition de possibilité est souvent employée. Qu’est-ce qui rend possible l’application (accordée, ajustée) des concepts et de la formalisation au monde naturel ? Kant répond en introduisant le schème transcendantal. Une instance doublement définie. Ce schème est en premier lieu défini comme a priori. Dans la terminologie kantienne, la notion d’a priori est une clef. L’a priori désigne ce qui rend possible diverses productions du sujet en liaison avec la nature et la représentation. Le temps a priori rend possible la sensibilité mais il n’est pas accessible à l’expérience. D’une manière générale, toute instance définie comme a priori est hors expérience mais la rend possible. Ce n’est pas aisé à saisir, sauf avec une allégorie. Imaginons une salle de cinéma. Le sensible se serait la projection d’une image à partir d’un film. L’écran représente alors un a priori. Il est ce qui rend possible la vision des images dans la salle de cinéma mais l’écran ne peut pas être accessible à l’expérience, autrement dit, le projecteur projette des images mais ne projette pas l’écran. Le projecteur aussi pourrait être un a priori (l’équivalent du temps). En regardant les images, on ne peut pas avoir une preuve de l’existence du projecteur. Admettons qu’un second projecteur, coordonné au premier, envoie en même temps qu’une image un sous-titre. Par exemple, le mot arbre sous l’image de l’arbre. Eh bien c’est ce dispositif qui constitue le schème transcendantal dont Kant dit qu’il est homogène d’un côté au sensible et au concept de l’autre. C’est un peu comme si ce schème était un faisceau lumineux orange pouvant être diffracté pour projeter dans la représentation subjective le phénomène jaune et le concept associé rouge. Un arbre jaune et le mot arbre en rouge !
L’œuvre de Newton comme celle de Kant suppose un monde spatio-temporel étendu, doté de formes. L’un a inventé la mécanique rationnelle par induction. L’autre la pensée rationnelle par autocompréhension du sujet face à une expérience de rationalisation du monde. Mais comme on pourrait le dire après la rupture quantique, les mondes de Newton et de Kant sont classiques. Ce qui n’a pas empêché le progrès technique ni les avancées des sociétés. Bien au contraire. Une grande étape technique. Mais sans commune mesure avec la révolution quantique. Dans le dispositif newtonien, l’univers matériel est dans l’espace et le temps. L’objet est indépendant de l’observateur, tous les deux étant deux entités indépendantes. Pour Kant, le monde est une représentation double, sensible et rationnelle, du sujet qui se projette grâce à un ensemble d’a priori assurant la possibilité d’une perception sensible et d’une conception rationnelle.
Dernier point, le schème transcendantal, placé au plus profond de l’âme, n’est pas prêt de se dévoiler à la connaissance. C’est Kant qui le dit dans le fameux chapitre consacré au schématisme transcendantal. Pour prendre une métaphore contemporaine, le processus de connaissance rationnelle et de perception sensible correspond à une vision analogique du réel. Les formes des objets sont telles des taches de peinture lancées sur une toile, ou alors des images projetées à partir d’une pellicule photographique sur un écran. Avec le monde quantique, une autre idée du réel se dessine. Une idée assez étrange mais ayant quelques liens métaphoriques avec les révolutions technologiques dont quelques-unes sont sorties des applications de la physique quantique. En deux mots, le phénomène quantique est plus proche du numérique que de l’analogique. Et dans un certain sens, la représentation du monde est pixellisée, tissée, comme une juxtaposition de points de croix exécutés sur un canevas se faisant et défaisant. Cette vision semble plus étrange mais à tout bien réfléchir, le monde classique semblait trop simple et évident.
A retenir, la dimension épistémologique chez Newton et l’approche gnoséologique chez Kant. La première met l’accent sur le processus de représentation rationnelle et de législation du monde physique. La seconde cherche le pourquoi de cette rencontre entre monde et sujet. Et en ce sens, Kant, bien qu’il ait liquidé l’ancienne métaphysique, est bel et bien dans l’antichambre d’une métaphysique qu’il faudra chercher en avançant et en ouvrant des portes avec des clés. Mais d’autres portes et d’autres clés sont apparues dans le champ scientifique. Notamment la mécanique quantique qui se prête également à une investigation épistémologique, comme on le verra avec (entre autres recherches) les résultats de Mugur-Schächter. Quant à la gnoséologie, il faudra être prudent. L’accès au réel promet d’être fascinant et l’aventure n’a fait que commencer.
Après le documentaire d’Arte, diffusé le 6 mai 2008 (un an après… facétieux les Artiens !) consacré à ce livre sulfureux écrit par Hitler et ses collaborateurs, une question se pose. Pourquoi un livre aussi important pour saisir une période cruciale de notre histoire n’est-il pas édité en France et, de plus, interdit ?
Aussi étrange que cela puisse paraître, Mein Kampf,
long texte rédigé par Hitler alors qu’il purgeait une peine de prison
en 1924, puis remanié par ses collaborateurs, n’est pas disponible en
librairie et du reste interdit. Pourtant, il s’agit d’un document d’histoire
important, permettant de comprendre dans le texte le cheminement d’une
pensée ayant habité un homme, un cercle, puis une nation ; conduisant
aux résultats consignés dans les livres d’histoire. Le citoyen
ordinaire n’a pas accès à ce texte. Mais il est possible d’en avoir
connaissance si on est inscrit dans une bibliothèque universitaire sous
réserve qu’il soit au catalogue. Ce qui était le cas à l’université
Michel de Montaigne à Bordeaux. Il y a une quinzaine d’années, en
remplissant la fiche pour sortir un ouvrage des archives, chose
courante, j’ai pu avoir entre les mains un exemplaire de la traduction
française parue en 1935 aux Nouvelles Editions latines. Une
édition de référence, un « bootleg », fidèlement traduit sans les
censures allemandes effectuées dans d’autres langues. Une version
piratée à l’initiative d’un éditeur maurassien et anti-hitlérien, un
livre pour alerter les Français de la menace. Quand la bibliothécaire
n’a informé que le livre ne peut pas être emprunté comme n’importe quel
ouvrage je n’ai pas été surpris. De plus, la procédure est très
particulière. J’ai dû laisser en échange une pièce d’identité contre la
remise de ce livre qu’il m’était possible de consulter sur place
uniquement. Bien évidemment, j’aurai pu faire une photocopie, mais,
comme ce texte ne m’inspirait aucun intérêt particulier si ce n’est une
curiosité d’honnête homme adhérant à la culture de son époque, je l’ai
feuilleté une demi-heure avant de le rendre pour récupérer ma carte
d’identité. Toute cette procédure me donna le sentiment de manipuler
une chose défendue, un peu comme les manuscrits libertins échangés sous
le manteau pendant le XVIIIe siècle. Maintenant, Sade est en vente
libre dans les supermarchés, mais Mein Kampf reste en accès
limité, comme s’il s’agissait de manipuler un stock de dynamite. Ou une
lampe qui, si on la frotte, libère l’axe satanique du mal !
Quoi qu’il en soit, accéder à Mein Kampf était déjà un jeu d’enfant bien avant internet ; avec des éditions pirates (l’une éditée en 1998 circulant en Allemagne) uniquement accessibles aux curieux et surtout aux néo-nazis. Fallait-il interdire la publication de Mein Kampf ? En sachant que les individus les plus déterminés et les plus féroces pouvaient accéder à ce texte. Peut-on penser que l’interdiction de ce texte rend son contenu sacré, comme s’il s’agissait d’un secret précieux auquel quelques élus pourraient accéder, alors qu’une édition l’aurait situé comme un document historique permettant de comprendre pourquoi l’Histoire a déraillé. Et ce qui s’est passé dans la tête des nazis, ainsi que le bourrage de crâne infligé à des Allemands qui n’avaient rien demandé, mais se sont vu offrir ce livre à l’occasion d’un mariage. Mein Kampf a été tiré à plus de 10 millions d’exemplaires. Dieu merci, les temps ont changé. Ce qui se diffuse à ce niveau, c’est le catalogue Ikea, ô combien plus utile pour des jeunes mariés que Mein Kampf ou même la Bible !
Faut-il encore interdire Mein Kampf ? Si Voltaire était vivant, il répondrait sans aucune hésitation non, mesurant le contexte actuel. D’ailleurs, ce texte est en libre accès sur internet, lieu de libre expression qu’aurait fort apprécié Voltaire. Il est même étonnant que ce livre soit encore frappé d’interdit alors que la question nazie est enseignée et que la démocratie est devenue presque irréversible. Ce serait même un atout que d’éditer ce livre pour servir d’éducation citoyenne, pour montrer les délires fantasmagoriques d’une élite issue de la culture européenne ayant basculé dans l’irréparable et l’incompréhensible. Mais maintenant que ce texte est dans le domaine public, peut-on envisager une publication en cette période où on a peur de tout, des OGM, des virus, des étrangers, de la finance, de son voisin, du réchauffement climatique, des mots un peu trop crus ?
Rappelons le contexte. Hitler, emprisonné après une tentative de putsch, rédige un long texte qu’un éditeur futé baptisera Mein Kampf. Un livre motivé comme on s’en doute par un double ressentiment, personnel et par projection, national. Hitler prenant sur lui la défaite de 1918 et l’humiliation du traité de Versailles. Le livre se vend bien. Hitler, jugé inoffensif, est libéré. Puis, avec les bons soins de Rudolf Hess, le livre est complété et le texte définitif est prêt pour une large diffusion. La force de ce texte, c’est de mêler un destin personnel, un destin national et des explications toutes trouvés et pour le moins bricolées. La faute aux Juifs et à une contamination d’une race censée être pure, la race aryenne, avec ses ramifications en Autriche et en Tchécoslovaquie, une race qu’il faut rassembler. Et, là, des solutions toutes trouvées. Le traité de Munich en sera un moment emblématique. La pensée hitlérienne est simple. Elle repose sur une anthropologie de la pureté et de la souillure. L’ensemble justifiant un hyper-nationalisme comme jamais l’humanité n’en a connu. Ce qui justifie l’emploi de la force sur le droit, la légitimité de la puissance, des besoins du peuple allemand, face à la légalité des nations. D’où l’emploi d’une armée destinée à conquérir un territoire vital pour ce peuple qui selon les canons de la légitimité raciale et d’une vocation à asservir les autres races, doit disposer d’une préférence géopolitique. C’est donc le ressort essentiel du nazisme codifié dans Mein Kampf. La légitimité de la race et de la « légalité naturelle » face à l’universalisme abstrait du droit international encore en gestation. Un thème qui en dit long pour les connaisseurs !
En Allemagne, le livre est interdit de réimpression, pour des raisons apparemment évidentes. Par respect pour les victimes dit le chargé de communication de l’Etat de Bavière, titulaire des copyrights. Le documentaire d’Arte nous offre une chute surprenante. Un Juif interrogé se demande si justement, par respect pour les victimes, il ne faudrait pas donner ce livre comme objet d’étude et de discussion pour éviter d’autres génocides. Les Allemands ont peur de ce livre. On peut les comprendre. Mais nous, Français, pourquoi n’osons-nous pas affronter avec courage cet enjeu, pour montrer et affirmer que nous ne craignons plus rien, que nous n’avons pas les vieux démons dans nos âmes ? C’est d’ailleurs cette position que défend l’interlocuteur d’Arte, arguant qu’on ne devient pas assassin en lisant les mémoires d’un serial killer. La peur n’a jamais fait grandir l’humanité. Ne pas laisser ce livre être édité est un signe de lâcheté. On ne bâtit pas une société solide en fermant les yeux sur le passé, dût-il être le plus sordide. Le passé s’est produit. Il y a eu des forces pour le produire. Ayons le courage de comprendre pourquoi, non pas dans les yeux des assassins, mais dans ce feu pensant et virulent qui à travers les lignes de Mein Kampf, nous transperce l’âme en nous renvoyant à l’expérience du mal tel qu’il fut pensé et qui nous est donné à penser pour qu’on puisse le conjurer.
Mais qui sait, ce texte livre d’autres connivences. Souhaitez-vous en savoir plus ? Auquel cas, j’aviserai en étudiant quelques passages assez édifiants, lus en diagonale par mes soins. Lisez le chapitre sur l’opinion et la race par exemple.
Après un décollage bling et un trou d’air pschitt, vitesse de croisière pour le commandant Sarkozy. Communiqué de la présidence du 6 mai 2008 : le commandant Sarkozy, son copilote Fillon, son hôtesse en chef Carla et son gouvernement souhaitent aux Français un bon voyage. La destination est à peu près connue. Les passagers sont priés de travailler, être calmes et sourire. Atterrissage dans quatre ans. Puis, nouveau décollage avec le même commandant et son équipage, ou alors quelqu’un d’autre, dans une autre compagnie, Airsocialisme, si vous n’êtes pas satisfaits du service.
Voilà un an que Sarkozy est président. Il ne s’est rien passé
en vérité. Devait-il se passer quelque chose ? Non ! Ceux qui ont cru
que la France allait se transformer sont-ils des naïfs ? Oui ! Ceux qui
sont déçus par Sarkozy méritent-il quelque compassion ? Non ! Sarkozy
pouvait-il faire beaucoup de choses ? Non ! Les Français se sont-ils
illusionnés sur la politique ? La réponse dépend de chacun. Ceux qui
ont cru en la politique se sont illusionnés, les autres, non. Mais les
élections de 2007 valaient bien quelque passion. Comme au mondial de
foot. D’ailleurs, les présidentielles c’est plus rare que les JO ; tous
les cinq ans chez nous. En fait, les élections sont devenues un mélange
de pipolisation, de combat de cirque et de nuances sur les valeurs et
les programmes. Mais ce ne sont pas des nuances qui peuvent infléchir
le cours d’une société, avec comme disait Mitterrand, des forces
puissantes que ne peuvent contrôler les politiques. Juste les
chevaucher et les canaliser. Actuellement, les forces en présence sont
plutôt inertielles. On ne voit pas comment le hussard de la rupture
pouvait transformer la société, ni en un an, ni en cinq ans.
D’ailleurs, son élection repose sur un malentendu. Ce sont les plus de
70 ans qui ont mis Sarkozy au pouvoir ; la rupture ils s’en tapent. Les
vieux paraissaient égoïstes, mais sont souvent généreux Dieu merci pour
leurs enfants et leurs petits-enfants. Il sont aussi emprunts d’une
sagesse qui aurait, semble-t-il, joué contre Ségolène Royal, cette
aventurière narcissique poussée par les médias et franchement
approximative pour diriger un pays.
Les médias ont voulu accentuer le côté bling bling d’un président qui s’est prêté de bonne grâce à ce jeu, au début du moins, car après, les signes ostentatoires de luxure ont été jugés incompatibles avec la « laïcité sobriatoire » et le président a dû se voiler. Escapades en jet, mise en scène d’un divorce, d’une liaison amoureuse, d’un troisième mariage. La presse n’a cessé de donner des dépêches et des commentaires politiciens sur des faits sans aucune importance. Cette même presse qui se plaît à lyncher Sarkozy parce qu’il est maintenant très bas dans les sondages. Mais la France avance, elle travaille, elle cherche, elle place ses capitaux, elle gère ses administrations et la roue tourne. Les Français sont pour les réformes c’est certain. Mais à condition que les réformes ce soit pour les autres, et que ça permette d’agrémenter le quotidien de celui qui n’est pas touché par les effets financiers de la réforme. C’est chacun pour soi, une bonne dose d’hypocrisie. Voilà les bases sur lesquelles la société avance. Avec quelques résistances de gauche. Des résistances qu’on ne doit pas mépriser, même si elles semblent vaines et ne fournissent pas les clés d’un monde meilleur. Des résistances nous rappelant quelques valeurs d’humanité qui se sont dissoutes dans ce monde du chacun pour soi, de l’abêtissement médiatique, des fausses religions, de la vénération du fric, des stars, des célébrités qui savent se mettre en scène et jouer la comédie face aux caméras mais qui, dans leur existence individuelle, sont de féroces profiteurs et prédateurs, soucieux de leurs intérêts et indifférents au monde qui crève. Les médias servent le vin de messe pour célébrer le culte des images et les téléspectateurs de boire les paroles de ce vin de messe. La politique ne peut rien faire dans une société plombée par les affects médiatiques. Juste gérer et coller au mieux des préoccupations réelles ou bien artificiellement façonnées par la propagande médiatique.
L’autre jour, Pascal Perineau, politologue, trouvait qu’un an de présidence n’avait servi à rien. C’est presque exact. Un bémol. La présidence ostentatoire a fait gloser, jaser et vendre quelques feuilles. D’ailleurs, Marianne est le journal spécialisé en sarkologie et grâce à son savoir-faire anti-Sarko, il se vend bien. Deux tiers des Français n’apprécient pas la manière de gouverner de Sarkozy ou sa politique, on ne sait plus trop. Si c’est le style, on se demande pourquoi les sondeurs posent cette question. Ce qui compte, ce n’est pas le style mais la politique qui est conduite. Préférez-vous être dans un avion piloté par un charlot qui vous conduira à bon port ou un commandant strict et sérieux qui lors d’un coup de vent, risque de planter l’avion à l’atterrissage ? Les Français n’aiment pas la politique de Sarkozy mais ils apprécient les réformes et en redemandent, or, Sarkozy ne fait que ça, des réformes. Cherchez l’erreur !
Le ton chansonnier et mécréant propre à la France conduit sans doute à évoquer une présidence qui après avoir tant promis, puis tant relui, a fait pschitt. Un an pour rien ! Est-ce si sûr ? Ceux qui ont eu le malheur de perdre leurs parents ont pu faire quelques substantielles économies sur la succession selon les cas. Cela n’a rien changé pour la France. Ceux qui risquent de perdre un hôpital ou un tribunal de proximité devront faire des kilomètres supplémentaires. Ce n’est pas drôle mais on ne va quand même pas tous les jours à l’hosto ou chez le juge. C’est ainsi. Comme quand une ligne TGV ou une autoroute impose une expropriation. Ce n’est pas de chance pour les proprios mal placés. Mais une bonne plus-value est faite pour ceux dont l’appartement est situé près de la nouvelle ligne de tramway. Et la France ne change pas. Les universités ont acquis une autonomie sans qu’on sache ce qu’elles vont en faire. Ceux qui ont été en mesure de faire des heures supplémentaires ont gagné plus. Cela n’a rien changé pour la France. Français Fillon s’est félicité d’avoir déplacé le terrain idéologique des Français vers la droite. Mais ce terrain n’était-il pas déjà ensemencé ?
Après un an et un décollage tonitruant, un envol remarqué, des figures acrobatiques en bling attitude, des trous d’air amples et commentés, la présidence a pris une vitesse de croisière. Sarkozy s’est banalisé. Et la presse s’est bien amusée. Il fait président, avec son style. Sauf accro majeur ou crise économique de grande ampleur, nous voilà embarqués pour quatre ans qui ne vont sans doute rien changer à la France. Juste de la réforme pratiquée comme dans une entreprise, on réorganise la production, la comptabilité, le commercial, le marketing. Une entreprise peut prendre des parts de marché à ses concurrents et même émerger du néant. Mais à une échelle nationale, il n’y a pas de miracle. Tout se moyenne. Avec des entreprises qui sombrent et d’autres qui prospèrent. C’est une illusion de croire que la politique peut amener de la croissance significative. La France fera 1,7 point, ses voisins 1,5 ou 1,9. C’est comme une assurance-vie. L’une fait 4,2 et l’autre 4,5. Ceux qui ont voté pour Sarkozy (et qui ont aussi voté Royal), si ça se trouve, ils ont souscrit une assurance-vie. Comme d’ailleurs M. notre Président et son million et demi placé d’après sa déclaration légale de patrimoine.
La presse n’en a pas beaucoup parlé et pourtant, une belle découverte
archéologique vient d’être faite à Istanbul qui pendant la Haute
Antiquité puis tout le Moyen Age fut la capitale de l’Empire romain
d’Orient ; baptisée Byzance, un nom évoquant le luxe, la richesse et la
volupté, puis Constantinople, nom hérité de l’empereur Constantin qui
en fit la capitale d’un Empire romain encore unifié. Actuellement, un
immense chantier creuse un tunnel sous le Bosphore pour y faire passer
une ligne ferroviaire reliant les continents européen et asiatique. 600
travailleurs et 60 scientifiques sont présents. C’est en creusant sous
terre qu’ont été découverts pas moins de 31 navires datant de l’ère
médiévale. De quoi susciter beaucoup d’intérêt, notamment pour les
techniques de construction des navires mais aussi pour la nature des
cargaisons et objets qu’on y a trouvés. Car le port ayant accueilli ces
navires commerciaux et militaires, sur le site de l’Eleuthérion, est
chargé d’histoire comme on s’en doute. Il a été créé sous le règne de
Théodose Premier, sur une rive de la mer de Marmara, pendant la phase
de montée en puissance de l’Empire romain d’Orient, un siècle avant
l’effondrement de Rome. Mais pour l’instant, à part quelques
déclarations hâtives et une dépêche de l’AFP que la plupart des médias
ont reprise, on reste sur notre faim. Peu de détails.
Une cocasserie tout de même. Toutes les dépêches évoquent un possible tsunami s’étant produit au VIe siècle, responsable de l’ensevelissement de ces bateaux dont la dépêche précise qu’ils ont été construits aux VIe, VIIe, VIIIe, IXe et Xe siècles. C’est tout de même étonnant. Autant que l’éventualité d’un tsunami dans la mer de Marmara où est situé le port, une mer fermée dont la taille est à peine le cinquième d’un grand lac américain. No comment. Il faut laisser le temps aux archéologues de rapatrier les navires et leurs cargaisons dans les lieux appropriés pour des recherches scientifiques permettant de juger la valeur historique de cette découverte. Sans doute en saurons-nous un peu plus sur les techniques de fabrication de ces navires et sur l’origine des marchandises transportées. De quoi donner quelques précisions sur les échanges commerciaux entre la capitale de l’Empire romain d’Orient et les peuplades environnantes. Qui couvrent une large étendue, allant de la Russie à l’est, à l’Egypte, la Syrie et la Perse au sud, et les Balkans et l’Europe occidentale à l’ouest.
Les navires découverts grâce à ces fouilles datent de la grande période de l’Empire romain d’Orient, rayonnant de toute sa culture, ses techniques et notamment celles utilisées en navigation, à la fois pour le commerce et pour la défense. La flotte de l’Empire, héritière des tactiques et techniques de l’antique Byzance, a notamment repoussé la flotte du calife de Bagdad en 673. L’essor de Constantinople a été fulgurant. Sa population ayant atteint entre 400 et 800 mille âmes (selon les historiens) à l’orée du VIe siècle. Cinq fois plus que Rome ou d’autres métropoles médiévales européennes. Son rayonnement va durer six siècles. On mesure alors l’intérêt de cette découverte archéologique couvrant cette période où il y eut réellement des chocs de civilisations. Ce fut notamment le cas avec la montée en puissance de l’islam et les reconquêtes certes modestes de la Perse. Du coup, les échanges avec l’Egypte, grenier de l’Empire, ont été interrompus au profit d’un commerce avec la Russie slave alors balbutiante. La configuration de ces échanges nous apprend beaucoup sur la manière dont se concevaient les économies en cette époque bien peu moderne. La route d’Orient aboutissait au détroit du Bosphore et les riches commerçants de Constantinople « dealaient » les étoffes de soie et les épices d’Orient, pour le plus grand bonheur des princes et vassaux, riches notables et autres dames de classe. On est loin de l’actuelle route d’Orient avec ses cargos géants et ses containers remplis de chemises à bas prix venues de Chine. Quel contraste entre cet étrange Moyen Age, son commerce de choses rares, et notre mondialisation inondant les sociétés de produits manufacturés à bas prix. Pourtant, la route des épices s’est transformée et la rareté finit toujours par trouver un port d’accueil et un chemin balisé par des truands. On vend des armes, des œuvres d’art pillées et de la drogue, comme on échangeait des étoffes, des épices et du marbre à l’époque où naviguaient les bateaux exhumés lors de ces grands travaux à Istanbul. Quant à la guerre, elle reposait sur des techniques mais aussi des tactiques, des inventions humaines relevant du corps et de l’esprit, un peu comme maintenant, quoique les écarts soient devenus abyssaux entre des nations dotées des armes les plus sophistiquées et des pays où on utilise encore la machette. Mais bon, cette question a été définitivement résolue il y a quelques siècles avec les Incas et les Indiens d’Amérique.
Ainsi, à notre ère où le monde frétille des jeux vidéo, des exploits de Paris Hilton, des bons mots de Sarko et Ségo, Blair et Berlu, réjouissons-nous de cette découverte dont on espère qu’elle aura quelques échos et commentaires plus érudits et savants que la dépêche dont on doit se contenter. Réjouissons-nous pour ces archéologues et historiens ayant à leur disposition des objets d’époque, fascinants pour comprendre ce Moyen Age encore opaque. Ces navires retrouvés, c’est un peu comme un gène découvert pour les biologistes ou une particule pour les physiciens. |
Le monde littéraire se prépare à être en émoi. La mère de Michel Houellebecq, agacée d’avoir été croquée comme une libertaire hippie ayant délaissé son rejeton dans le roman des particules, règle ses comptes dans un livre (et soigne son compte en banque). Cette histoire de famille ne présente aucun intérêt (artistique) sauf pour faire vendre les journaux. A retenir, le verdict de cette mère sévère jugeant que son romancier de fils ne fait que surfer d’une non-pensée sur les tendances contemporaines, autrement dit, l’air du temps. Son Michel arrogant qui avec sa pensée nulle se croit en phase avec son époque. Un peu comme Didier Barbelivien qui lui, est moins scabreux, prisé par le président, homérisant les bucoliques promesses d’une France en rupture, mais fière de sa culture populaire qui se gratte d’une guitare bien à la mode ces temps-ci. L’occasion de faire le point sur cet écrivain avec deux points de vue dont l’un paru dans le Chronicart d’avril 2004. Deux points de vue censés être opposés sur le roman contemporain et son avenir.
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Lakis Proguidis mène une réflexion sur le roman depuis dix ans. Il livre sa pensée avec l’aide de Benoît Duteutre. Deux types littéraires sont décrits. Le premier hérite du nouveau roman des années 1960, élaboré à coup d’innovation et de recherches formelles et par ailleurs destiné à être disséqué dans les facultés de lettre. Le second épouse le réalisme du XIXe, se positionnant comme un roman dit « de société ». Les clercs universitaires jugent le second inintéressant tandis que les critiques littéraires ne veulent pas admettre que la forme doit aussi peser dans la balance. Face à cette alternative, Houellebecq incarnerait le mariage entre le contenu propre au réalisme et le style propre à la qualité esthétique. A l’inverse, le nouveau roman se serait perdu dans l’abstraction formelle, refusant de partir à la rencontre d’un contenu, d’une substance. Une note d’Olivier Bardolle situe l’auteur de Plateforme comme le seul habilité à incarner l’esprit de la société contemporaine et pouvoir rivaliser avec d’autres genres ayant contribué à la « prétendue mort » de la littérature, notamment le cinéma et le rock.
L’autre thème abordé est celui du devenir et de la fonction du roman. Duteutre et Proguidis réfutent la posture millénariste prophétisant la mort du roman avec celle de la civilisation bourgeoise et pensent que la forme littéraire servira encore comme miroir des expériences en société. Le roman se maintiendrait alors comme œuvre d’Art capable de représenter la richesse de l’existence sans sacrifier à la platitude documentaire ou formelle. En ce sens, ils n’hésitent pas à dénoncer aussi une littérature instrumentalisée par des revendications communautaristes, féminisme, gays, etc.
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François Meyronnis et Frédéric Badé, animateurs de la revue Ligne de risque, adoptent une posture aristocratique héritée des cénacles parisiens de la IIIe république, mais se veulent les avant-gardistes radicaux du XXIe siècle, prédisant un âge d’or à venir, sans aucune justification, hormis celle de s’affirmer sous forme de boutade comme les sauveurs du roman, en compagnie de Dantec et Volodine. Pour le reste, on retiendra une quête paroxystique sur la substance du roman et la nécessité de penser la littérature avant de l’écrire sous forme de romans. Seule la pensée permet de déployer une authentique vérité servant de levier pour déployer les œuvres dans toute leur splendeur.
Les Particules élémentaires est considéré par Badé comme de la merde, du très mauvais roman, à l’histoire caricaturale bricolée selon les recettes du vieux roman réaliste. De quoi gloser sur le désert nihiliste et l’ère métaphysique renversée. Tout n’est que destruction, dégénérescence sociale. On dirait à les entendre que ce marasme psychique constitue un terreau pour la création à venir. Bref, vive le chaos, courage, fonçons. Certes, si on compare au champ esthétique rock, on notera que les années Nixon avec la guerre du Vietnam, puis les années Thatcher avec la guerre économique, bref, toute cette violence des Etats fut source d’inspiration pour les MC5, Baez, Airplaine, Clash, Joy Division... Et maintenant ? Et le roman ?
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Pour conclure, que penser si ce n’est à une énième querelle entre anciens et modernes, entre les serviteurs de la belle œuvre et les radicaux de l’avant-gardisme. Oui, mais les avant-gardes peuvent-elle encore faire œuvre ? Une œuvre se pense-t-elle, se conçoit-elle ? Ou bien faut-il la laisser s’écrire spontanément avec l’inspiration ? Peut-on combiner les deux, une libre expression qui pourtant, serait canalisée par un cadre architectonique ? Comment situer la grande œuvre et le grand style de l’époque qui vient ? Et si on parlait d’hypersymbolisme ?
En fin de compte, le roman du futur reste à inventer. Le recul semble appuyer l’idée d’un Houellebecq écrivain doué, mais populaire, traçant quelques traits contemporains avec talent, mais sans le génie de celui qui prophétise ou alors qui sonde les profondeurs de l’âme. Bref, un écrivain néo-classique dont le succès mérité tient à une adéquation entre des masses lettrées et un phénomène médiatique bien entretenu par les protagonistes qui sur ce coup ont joué gagnant gagnant. Comme du temps des frères Goncourt et de Léon Daudet. |
La vulgate officielle adossée aux années Thatcher, le tout érigé en mythe réformiste, tente de nous faire croire que comme l’Angleterre de la fin des années 1970, la France se doit de rejoindre le concert des nations dans la mondialisation et conjurer son déclin. Ainsi parlent les analystes. Sont-ce les mêmes qui comparent 2008 à 1929 ? Pas forcément. Chacun son domaine d’incompétence. Faut-il faire des réformes ? Les Français en sont persuadés. Cela va de soi. On leur a tellement martelé l’idée que la France était un pays archaïque et pas moderne, doté d’institutions obsolètes, d’administrations pléthoriques, de fonctionnaires en surnombre et employés là où ce n’est pas nécessaire. Alors, la droite et la gauche le disent, il faut réformer. Mais chacun voit les transformations futures à sa manière. En accompagnant leur programme de formules et autres slogans. La rupture ensemble et tout sera possible disait Nicolas. Il faut l’ordre juste lui répliquait Ségolène. Pendant ce temps, l’économie tourne et la France se maintient dans la zone d’atonie économique qu’est l’Europe occidentale. Et cherche des solutions en s’inspirant des modèles danois, britanniques ou suédois. C’est ce qui se fait de mieux selon les responsables du PS et de l’UMP, et donc outils pour servir de diagnostic des maux contemporains et de grille programmatique pour l’avenir. Avec comme ressort principal la crainte du déclin et les conseils du grand frère britannique qui a su propulser sa nation par deux fois dans la moderne prospérité. Avec les Tories de 1979 à 1990. Puis avec Tony Blair et les Travaillistes qui en 1997 ont repris les rênes en poursuivant la modernisation de leurs prédécesseurs usés par vingt ans de pouvoir.
La France s’est prise d’une frénésie de réformes en important quelques bonnes phrases de nos amis britanniques. Notamment la formule du « trop d’impôt tue l’impôt », qui sied parfaitement à l’esprit des gouvernants anglo-saxons. Cette idée est ancienne, déjà proposée par Say, figure vénérée des purs libéraux (les libertariens). A la fin des années 1970, Arthur Laffer a tenté de théoriser ce qu’il appelle « l’allergie fiscale ». Le principe est simple. A partir d’un seuil de prélèvement, les citoyens ont le sentiment de travailler plus pour l’Etat que pour leur compte personnel et par voie de conséquence, réduisent leur activité d’où, et c’est aisé à comprendre, une baisse des recettes. C’est ce qu’on appelle un effet paradoxal. En voulant augmenter l’assiette des impôts, l’Etat finira par avoir des recettes réduites. Cette démonstration est hélas fallacieuse car elle ne tient pas compte de multiples contextes. D’abord la rationalité infaillible des agents économiques. Ensuite, l’ouverture des frontières ainsi que la structure du marché du travail encadré. Prélèvements ou pas, le salarié qui a signé pour 35 heures en fera 35. La « démonstration » de Laffer a plus servi une rhétorique offensive contre les impôts et la puissance de l’Etat que comme un outil de gestion politique efficace. D’ailleurs, qui connaît ce seuil ? A une époque récente, certains pays scandinaves ont prospéré avec un taux de prélèvements approchant les 70 %. En plus, aucun consensus ne règne parmi les économistes et un certain Joseph Stiglitz est près de penser que cette courbe de Laffer est une vaste fumisterie, sans fondements empiriques. Partout dans le monde, on trouvera quelques situations allant dans ce sens. Sous Reagan et sous Thatcher, la baisse des tranches d’impôt maximales fut associée à une petite remontée des recettes fiscales. Encore faut-il savoir quelle est la politique fiscale complète. En France, admettons que je baisse les tranches d’imposition supérieures. Ensuite, un point d’augmentation de la TVA et hop, le tour est joué, les recettes ont augmenté. Le président Sarkozy semble s’accommoder du « principe de Laffer » et s’en inspirer.
En règle générale, toute cette agitation réformiste n’a pas de réel fondement et s’impose aux gouvernants et aux Français sur la base d’une mythologie du déclin et l’inquiétude de la mondialisation qui, selon Tony Blair, est un avantage pour ceux qui savent prendre le train tout en pénalisant ceux qui la subissent. On peut douter que ce principe soit d’une vérité pontificale lorsqu’il concerne les nations. Par contre, à titre individuel, la maxime sonne plus juste. D’ailleurs, Tony Blair est le premier à donner l’exemple. Il est devenu consultant dans une grande banque.
Quelques données chiffrées sur la croissance du PIB montrent qu’entre 1970 et 2003, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, la Grande-Bretagne, les Pays Bas, se tiennent dans un mouchoir de poche. Rappelons quand même que cet indice est très controversé car il n’est pas lié directement au bien-être des gens. Un autre indice est disponible, guère plus fiable mais plus proche des vécus concrets. C’est le revenu national brut corrigé. Il indique le niveau de vie moyen des résidents dans un pays. Sur ce point aussi, l’évolution entre 1970 et 2003 place la France en position médiane, pratiquement à égalité avec ses voisins directs. La Grande-Bretagne s’en tire mieux. Comme la Suisse du reste. Les auteurs du rapport expliquent ce fait, en Suisse, par le jeu de la finance qui en faisant entrer des revenus de placement, accroît logiquement le revenu disponible. Et on pourrait en dire de même pour la Grande-Bretagne et ses artificiers de la City en œuvre. Bref, la prospérité britannique n’est pas uniquement liée au travail des gens. Et dire que c’est ce trompe-l’œil qui sert d’orientation à notre président.
Tout ce réformisme semble bien constituer de la poudre aux yeux lancée aux Français sur fond de mythologie fiscale, de déclin et de fausses espérances dans un monde où pour l’instant, il faut tenir bon. Le capitaine Sarkozy a tenté la manœuvre du délestage fiscal. Du coup, des voies d’eau se sont ouvertes, avec une mauvaise conjoncture. L’Europe se fâche. Le seuil de déficit de 3 % va être atteint. La dette se creuse. Panique à bord. On ne sait plus où donner de la réforme. Ca s’agite dans tous les sens. Y compris la « bêtise » d’un Bernard Laporte nommant une commission pour examiner les raisons de l’absence des clubs français en phases finales de la Ligue des Champions. Le reste, du bricolage, des arrangements entre pingreries. Tu me piques ça et moi je te pique ci. Allégoriquement ça donne ça. Dans les zones pavillonnaires, le citadin dont les portes-fenêtres sont délabrées va aller la nuit piquer celles du voisin, tout juste repeintes. Le lendemain, il se fait piquer ses géraniums et toutes ses plantes et les retrouve chez son voisin qui n’avait auparavant qu’un peu de gazon. Par contre, dans les quartiers cossus, les riches ont mis en place des boucliers pour protéger leurs belles demeures. L’esprit de la réforme, c’est un peu cela.
La LME, n’est-ce pas une fumisterie ? Quand on entend par exemple les réactions aux mesures de la ministre Lagarde et ces journaleux annonçant la création de 50 000 emplois, sans analyse critique, sans réfléchir en utilisant le neurone leur expliquant que la grande distribution est d’autant plus performante qu’elle supprime des emplois et que si les prix sont moins chers dans le hard discount c’est parce que le personnel y est moins nombreux. En plus, on sait bien que l’installation des hypers et des supers réduit les commerces de proximité. Autrement dit, ceux parmi les journalistes qui annoncent des créations d’emplois feraient mieux de rendre leur carte de presse et de changer de métier (ça tombe bien, 50 000 emplois dans la distribution !). Comme Elkabbach du reste. Que penser du ministre Darcos et sa réforme pour du vent. L’Education nationale, une vieille institution, n’a pas progressé depuis quarante ans, malgré les bons soins des politiques, des syndicats, des intellectuels universitaires lardés de diplômes mais incapables de penser cette noble tâche qu’est l’éducation du petit d’homme. Du coup, tout ce monde a vécu en commensaux depuis quarante ans, laissant l’enseignement en piètre état, pire qu’avant. Une idée de réforme : supprimer les IUFM, les rectorats, les inspecteurs d’académie ?
La politique des réformes ne donne pas le sentiment d’être conduite au nom d’un avenir meilleur, d’une France d’après, d’un pays radieux et dynamique. On a plutôt l’impression d’un réformisme frénétique conduit au pas de charge pour montrer que le gouvernement agit. Alors qu’en filigrane, on pourrait imaginer cette fuite comme une course de fond pratiquée pour oublier les réalités, ne pas voir en face le mur du progrès et l’échec final d’une société qui n’a pas trouvé ses valeurs, ses joies, ses œuvres. Une société d’individus fuyant dans la consommation et dont les désirs ne pourront jamais être satisfaits alors que la technique impose de plus en plus de contraintes et, maintenant, aliène plus l’individu qu’elle ne le libère. La vrai Réforme (clin d’œil facétieux...), c’est dans l’esprit et les consciences qu’elle doit se produire, pour conjurer ce bagne de la croissance, du profit et de la servitude du progrès dans laquelle l’humanité s’est égarée, notre président le premier. |




